Astérix et la recette du succès

Ce documentaire de Pascal Forneri propose, en 55 minutes, de passer au crible le mythe né des 15 minutes ayant mené à la création d'«Astérix».
Photo: TV5 Ce documentaire de Pascal Forneri propose, en 55 minutes, de passer au crible le mythe né des 15 minutes ayant mené à la création d'«Astérix».

Cela n’a pas duré plus de 15 minutes. 15 petites minutes... pour la gloire. Astérix, ses fidèles compagnons et son univers comico-historique dessiné à grands coups de gros nez ont été inventés dans un appartement de Bobigny, dans la banlieue parisienne — ce « 9-3 », comme on dit là-bas —, en moins de 15 minutes. C’était en 1959. Albert Uderzo, dessinateur de cette série ludique et géniteur, avec René Gosciny, du plus célèbre des Gaulois, en fait la confidence dans les 15 premières minutes de ce documentaire de Pascal Forneri qui, en 55 minutes, propose de passer au crible le mythe né de cet instant, court dans le temps et simple dans l’esprit.

La révélation peut laisser perplexe, surtout devant les autres chiffres qui ont découlé de ce quart d’heure : 350 millions d’exemplaires vendus à travers le monde, des traductions dans près de 107 langues et dialectes, 35 albums, des adaptations au cinéma, un parc d’attractions, mais surtout la construction d’un monde dessiné qui commence à marquer une troisième génération de lecteurs avec la même efficacité qu’il l’a fait depuis les années 1960 auprès des deux générations précédentes.

La recette du succès pour Astérix ? Il n’y en a pas, assure Uderzo, qui prétend même que, si elle existait, n’importe qui pourrait l’utiliser. Mais alors, de quoi est faite l’étoffe du guerrier moustachu ? De concordance de temps, sans doute, et d’une rencontre entre deux hommes dont les faiblesses se sont parfaitement mises en harmonie. L’un, Uderzo, dessinait bien mais scénarisait comme un pied. L’autre, Gosciny, scénarisait très bien, mais dessinait comme un branquignol. De leurs deux médiocrités, un univers génial allait naître.

Entre deux documents d’archives dans lesquels le duo de bédéistes analyse ou commente sa réussite — et sa perplexité devant un succès planétaire —, les fidèles, spécialistes et proches de l’univers se pressent au portillon du commentaire avec leurs lumières. Il y a un gaulologue (!), Anne Gosciny, fille du scénariste, Alexandre Astier, qui vient de mettre en dessin animé Le domaine de Dieu, Thomas Langmann, qui a produit les films mettant en vedette Gérard Depardieu (à l’époque où il était encore drôle)... Mais il y a aussi, ici et là, des fragments d’explication sur cet objet simple qui finalement devient très complexe lorsqu’on cherche à le démonter.

Ce sont eux qui le disent : les aventures d’Astérix le Gaulois n’auraient pas pu si bien séduire les Français, pour commencer, et le reste du monde, ensuite, si elles n’avaient pas été imaginées par deux grands enfants issus de l’immigration, polonaise pour Gosciny, italienne pour Uderzo. La condition pour avoir un regard capable de cette distance sur un objet culturellement trop teinté pour le rendre universel. Facile à croire...

Mais il y a plus. En cultivant avec humour tous ces clichés que les lecteurs s’attendent à trouver sur les Gaulois, les Belges, les Allemands, les Anglais, les Indiens, Astérix ne pouvait que trouver ses lecteurs qui, dans cet amas de bêtises, brillamment racontées et mises en dessin, arrivent facilement à se reconnaître. Mieux, dans la modernité naissante où il se met à foisonner, Astérix va jusqu’à transporter tous les paradoxes d’un présent en mutation en « 50 avant Jésus-Christ » : la surconsommation naissante, la démocratisation du tourisme, du divertissement de masse, les Trente Glorieuses, la fonction publique..., s’assurant du coup que ces anachronismes ne passent pas inaperçus.

« C’est une auberge espagnole, raconte Uderzo. On y trouve ce que l’on veut », mais pas seulement. On y croise aussi cette finesse de l’écriture, d’un scénario qui donne l’impression d’interpeller les enfants alors que c’est finalement aux adultes qu’il s’adresse, et surtout, surtout, cette culture du calembour qui a donné du fil à retordre aux traducteurs de l’oeuvre, dont un Allemand qui apparaît à l’écran, tout laissant des traces indélébiles chez ceux et celles qui s’y frottent.

Quelqu’un qui écrit « On ne parle pas sèchement à un Numide » ne peut qu’être l’incarnation de la grandeur en humeur, résume un amateur d’Astérix, qui donne ainsi la clef pour comprendre la recette, cette potion que tout le monde cherche pour comprendre le succès d’Astérix : le respect de l’intelligence du lecteur.

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La potion Astérix

TV5, lundi 22 décembre à 22 h. En rediffusion mercredi 24 décembre à 4 h, dimanche 28 décembre à 23 h 40 et lundi 29 décembre à 13 h.