Passions pour l’adultère

La série The Affair est diffusée sur Showtime en Amérique du Nord et sur Canal + en France depuis octobre. La production explore le thème récurrent, banal, éculé, de l’adultère, mais avec une qualité de jeu et d’écriture qui force la dépendance.
Photo: Showtime La série The Affair est diffusée sur Showtime en Amérique du Nord et sur Canal + en France depuis octobre. La production explore le thème récurrent, banal, éculé, de l’adultère, mais avec une qualité de jeu et d’écriture qui force la dépendance.

Don Draper, héros enténébré de la série Mad Men, s’adonne tellement à l’adultère qu’il a des maîtresses pour tromper ses maîtresses. Dans Masters of Sex, le docteur Master trompe sa femme avec son assistante Mme Johnson, et les deux se font croire que c’est tout pour la science, évidemment.

Dans True Detective, la rupture entre les deux protagonistes survient après une infidélité. Citons encore Homeland, How to Get Away with Murder ou Gossip Girl, qui développent toutes des histoires de maîtresses et d’amants.

Dans Mistresses, quatre femmes trentenaires multiplient les rapports sexuels compliqués, souvent extraconjugaux. Dans la téléréalité The Mistress, Sarah Gordon, réputée extra du chef Gordon Ramsay, aide des femmes à s’extirper de leurs rapports adultères.

Ici, pas besoin de remonter jusqu’au trompeur en série Jean-Paul Belleau de la vieille série Les dames de coeur (1986-1989). Le thème universel du cocuage fait évidemment penser à C.A., surtout à Maude, éclopée du coeur qui ne tombait le plus souvent que sur des maris volages. Le sujet scabreux était aussi au centre des préoccupations de la série quotidienne Virginie première mouture. Dans La galère, l’avocate Isabelle Lévy se faisait constamment cocufier par son mari ministre.

Un sur 2 explore les effets d’une tromperie sur un couple et son entourage. Nouvelle adresse raconte en arrière-plan l’histoire d’un médecin tentant de cacher une fille née hors de son mariage légitime. Lepatriarche de Mémoires vivesest atteint de cocufite aiguë.

Bref, tout le monde trompe tout le monde ou presque sur les petits écrans contemporains. Le blogue télé du Huffington Post américain résumait récemment le constat imparable qui vaut ici comme ailleurs : les téléséries sont de plus en plus salaces et les intriguesdoivent donc constamment dénicher de nouvelles sources de titillement, y compris en multipliant les aventures extraconjugales des personnages.

Cette explication par les rouages de la fiction, pour ainsi dire « interne », bien que valable, ne doit pas faire oublier les causes externes, sociales. Encore une fois, notre télé ne fait-elle pas que tendre un miroir déformant à notre société??

Comme l’a fait remarquer la chercheuse Renée Legris dans Le téléroman québécois, 1953-2008 (Septentrion), en ce début de XXIe siècle, « la relation amoureuse se réduit souvent à une relation sexuelle, les personnages, tant hommes que femmes, [étant] davantage des objets que des sujets amoureux. Il s’ensuit que l’un se sert de l’autre pour s’amuser ou se distraire, jouir et faire jouir, pour dominer ou parfois même être dominé, sans intention de mettre en place une relation durable de soi à l’autre. »

L’infidélité totale

À la limite de cette logique, une série au complet peut s’organiser autour de l’infidélité. C’est le cas de The Good Wife, mais aussi de Scandal. C’est le cas aussi de The Affair, au titre tout aussi éloquent.

La série est diffusée sur Showtime en Amérique du Nord et sur Canal + en France depuis octobre. On la verra certainement sur un réseau québécois bientôt.

La production explore donc le thème récurrent, banal, éculé, mais avec une qualité de jeu et d’écriture qui force la dépendance. Parfois, il suffit de revenir à la base du métier pour bien faire son ouvrage. C’était d’ailleurs déjà la leçon de la série israélienne Bi Tipul devenue ici En thérapie, sur l’histoire toute simple des confidences de patients dans le bureau d’un psychologue. Les mêmes deux producteurs de ce bijou pilotent The Affair.

L’adultère en question est commis par Noah Solloway (joué par Dominic West, l’inoubliable détective Jimmy McNulty de The Wire) et Alison Lockhart (Ruth Bailey, vue déjà dans Luther, sur ICI Radio-Canada Télévision).

Noah, avec sa femme et leurs quatre enfants, passe les vacances chez ses beaux-parents, à Montauk, au bout de Long Island. Son beau-père, riche et prétentieux, est un auteur à succès. Lui-même enseignant, Noah vient de publier son premier roman. Il espère profiter de l’été pour écrire le second. « Beaucoup de gens portent un roman, bien peu en ont deux », lui dit son beau-père.

Alison, de 15 ans sa cadette, travaille comme serveuse. Elle essaie de rapiécer sa vie en lambeaux après la noyade de son jeune enfant, deux années plus tôt. Son couple a résisté au drame. Son mari travaille au ranch familial, avec ses frères. Ils semblent tous mêlés à des histoires louches alors que les pressions immobilières s’accentuent.

La genèse et le développement de leur aventure extraconjugale sont racontés en alternance, chacune des moitiés de l’heure servant à exposer le déroulement du point de vue de l’amant ou de la maîtresse, on pourrait aussi dire du masculin et du féminin. Chacun expose donc sa vérité, sa perception, tout en partageant une même détresse existentielle, une même lourdeur de vide à combler.

La technique narrative a souvent été exploitée en littérature, mais assez peu sur les écrans. Il y a des exceptions évidemment. Un épisode de Thirty Someting (1987-1991) se déroulait déjà de la même manière en racontant la soirée d’un couple vu du point de vue de la femme puis de l’homme : elle l’avait vu fleureter avec la serveuse, il avait tout simplement rigolé avec une ancienne connaissance, etc.

Dans la nouvelle série, la bipolarité de la perspective s’enrichit avec le dédoublement de l’intrigue, une histoire policière étant elle aussi dévoilée lentement. La narration introduit des entrevues qu’on comprend menées par un détective ratoureux après la fin de la relation adultère. Une affaire en cache donc une autre pour le téléspectateur, qui prend un immense plaisir à découvrir l’une et l’autre lentement, sachant que tout s’embrouille lorsque chacun ment, surtout des amants.

3 commentaires
  • Guy Lafond - Inscrit 10 décembre 2014 07 h 44

    "Gemma Bovary"


    C'est le titre du plus récent film d'Anne Fontaine, porté par le duo Fabrice Luchini-Gemma Arterton. Ce chef d'oeuvre du cinéma contemporain est bien suffisant pour partager une réflexion sur l'adultère.

    • Nasser Boumenna - Abonné 10 décembre 2014 16 h 14

      Le bouquin est encore meilleur...

  • André Michaud - Inscrit 10 décembre 2014 10 h 25

    Intéressant

    Cette série semble bien intéressante. Bientôt à Radio Canada ou Télé Québec ?