Les traces de l’absence

Produit dans le cadre du programme Cinéastes en résidence de l’ONF, <em>Absences</em> réunit quatre protagonistes, dont Deni Yvan Béchard.
Photo: ONF Produit dans le cadre du programme Cinéastes en résidence de l’ONF, Absences réunit quatre protagonistes, dont Deni Yvan Béchard.

Il est certaines oeuvres documentaires dans lesquelles l’auteur interroge les autres pour mieux comprendre le monde. Et il est certaines oeuvres documentaires dans lesquelles l’auteur interroge les autres pour mieux se comprendre lui-même. Absences est de celles-là.

À travers trois parcours confrontés à une forme ou une autre d’absence, trois existences distinctes donc, la réalisatrice Carole Laganière contemple en effet la sienne propre. De fait, la documentariste émérite (La fiancée de la vie, Un toit, un violon, la lune, primés aux Hot Docs) a puisé dans sa propre existence le sujet de son plus récent, et très beau, film.

Produit dans le cadre du programme Cinéastes en résidence de l’Office national du film (ONF), Absences réunit quatre protagonistes : Ines, une Québécoise d’adoption qui effectue un voyage en Croatie afin d’y retrouver la mère qui a dû se résoudre à l’abandonner vingt ans plus tôt lors de la guerre en ex-Yougoslavie ; Deni, un écrivain américain à la recherche des origines québécoises de son père, et des siennes, clé de voûte d’une identité fuyante qu’il tente de cerner ; Nathalie, jeune femme entêtée qui ne désespère pas de retrouver sa soeur Marilyn, qui s’est volatilisée cinq ans auparavant...

Quant à la quatrième participante, elle est la mère de la documentariste, et elle en est aux premiers stades de la maladie d’Alzheimer.

Changement de sujet

Cette absence-là, annoncée, inéluctable, fut le point de départ du documentaire qui, par petites touches successives, provoque tour à tour élans d’empathie et chavirements du coeur. Au départ, Carole Laganière s’apprêtait à réaliser un tout autre documentaire portant sur la vie d’un médecin de village. Puis le diagnostic de sa mère tomba, brouillant les cartes, changeant l’ordre des priorités.

De choc en réflexion, Carole Laganière reconnut là un sujet qu’elle ne pouvait éviter, un sujet de surcroît intime, une première pour elle. Classique, quoique souvent surutilisé en documentaire, le procédé de la narration en voix hors champ ne fut pas retenu par la cinéaste, un choix en l’occurrence judicieux. « Les images sont là ; elles parlent mieux que n’importe quel commentaire plaqué », avait-elle confié au Devoir au moment de la première du film au Festival des films du monde.

Plus que « le quart » de son documentaire, le volet que Carole Laganière consacre à sa mère agit comme un ancrage, en cela que l’on y revient toujours, ses différents passages répondant ou faisant écho à ceux relatés dans les trois autres volets. Il s’agit en outre du point d’accès et du point de sortie de l’oeuvre. Organique, l’ensemble dégage une belle unité, fruit d’un montage sensible.

Une vie comme une quête

Absences nécessita en amont des recherches minutieuses, ne serait-ce que pour la sélection des récits. Par la suite, chaque segment, ou quête comme les désigne l’auteure, fut filmé par tranches de quatre ou cinq jours en fonction des disponibilités d’Ines, de Deni et de Nathalie, les participantes.

Dans l’entretien déjà évoqué, Carole Laganière décrivait ainsi, émue, les blocs de tournage avec sa mère : « J’allais la voir une fois par semaine et je plaçais la caméra dans un coin. Elle était très à l’aise. Certains jours, il y avait des confidences, et d’autres jours, rien ; la vie qui passait. Pendant le tournage, j’ai réalisé combien ces moments-là étaient précieux, parce que ces moments-là, ces moments de bonheur tout simples avec ma mère, étaient forcément parmi les derniers. »

Même guettée par l’oubli, la mère de Carole Laganière se révèle à l’image encore capable de lucidité, voire de sagesse. « J’ai peur de te perdre, maman. J’ai peur que tu ne me reconnaisses plus », confie la fille. « Pourquoi tu penses comme ça ? Aujourd’hui, ça va bien. Je reconnais mon monde et je suis heureuse, maintenant. Demain, c’est demain », rappelle la mère. Dont acte.

Absences

UNIS, dimanche 2 novembre à 22 h. En rediffusion dimanche 9 novembre à 1 h.