Les aventures de Tintin au Québec

Photo: Hergé/Moulinsart 2014

Sacrebleu ! Il en fallait du front. Et tout le tour de la tête, à part ça, pour interpeller publiquement de la sorte Hergé, ce grand Belge qui a mis au monde un grand personnage de la bande dessinée francophone : Tintin. Et pourtant, Nicolas et Louis-Martin, deux préados bien de leur temps, ne se sont pas gênés pour le faire.

 

C’était en 1965, à l’occasion du passage à Montréal du père du célèbre reporter pour prendre part à la 7e édition du Salon du livre au Palais du Commerce. Les deux jeunes lui ont fait remarquer, effrontément, que Tintin avait fait le tour du monde, mais qu’il n’avait jamais été au Québec. Ils lui ont réclamé de corriger la chose en souhaitant à voix haute l’apparition prochaine d’une aventure dans nos grands espaces et nos jardins de givre. Le créateur a sans doute souri.

 

Avec un recul de 49 ans, le romancier Michel Tremblay interprète la scène : « À l’époque, on commençait à croire qu’on avait du bon sens [comme peuple], dit-il. On suppliait les autres à s’intéresser à nous. » Le bédéiste Jean-Paul Eid ajoute : « La façon de se faire reconnaître, c’était par les Nations Unies ou par Hergé », dit-il au coeur du documentaire Au Québec avec Tintin, que Télé-Québec met à l’affiche cette semaine. L’objet télévisuel, scénarisé par Hélène de Billy, s’inspire en partie de l’essai Tintin et le Québec. Hergé au coeur de la Révolution tranquille (Hurtubise) de Tristan Demers, et explore les liens et les influences de cette oeuvre belge universelle sur le destin d’une nation. Nick Rodwell, jeune mari de la veuve d’Hergé et gardien intransigeant de son patrimoine, en est l’un des producteurs exécutifs.

 

Tintin serait bien plus qu’une oeuvre populaire de bande dessinée au Québec, découvre-t-on au détour des nombreux commentaires et analyses à la volée d’une jolie brochette d’intervenants. Yves Jacques, Claude Meunier, Michel Rabagliati, Dany Laferrière, Claude Legault, Micheline Lanctôt et même l’explorateur Bernard Voyer sont du nombre. Le fidèle ami du capitaine Haddock, malgré ses origines belges, aura été un marqueur de l’identité québécoise, tout comme une composante subtile d’ouverture sur le monde et d’affirmation d’une génération, prétend-on en vrac, sans doute avec un peu de vrai dans tout cela.

 

Dynamique et touffu, en matière d’archives, le documentaire suit ce parcours étonnant de Tintin, qui, au Québec, a été pendant des années ce petit rien qui distinguait, en plus de la langue, les Québécois des autres Nord-Américains. Le personnage d’Hergé navigue, en effet dans la marge sur le reste du continent, y compris après son adaptation au cinéma par Steven Spielberg récemment. Il est question de son caractère droit et inoffensif, qui l’a épargné de la mise à l’index par le clergé dans les sombres années de Duplessis, propulsant par un effet secondaire prévisible les Tintin au Congo, Tintin en Amérique, tout comme son Lotus bleu, son Oreille cassée et son Île Noire, au rang des cadeaux de Noël de circonstance, dont on trouve encore beaucoup de traces sur les films de famille datant des années 1960.

 

Ceci explique sans doute cela, mais également l’apparition sur le marché du Québec de céréales nommées Tintin dans ces mêmes années, tout comme des aventures de l’homme à la houppe en format radiophonique. Jean Besré était la voix du reporter. Marie Choquette, celle de Milou. Ça se passait sur les ondes de CBF 690 en 1963, le samedi matin à 9 h, doivent se rappeler les fidèles de Tintin ayant plus d’un demi-siècle à leur compteur.

 

De la participation remarquée du petit Denis Therrien, aujourd’hui devenu grand et prof à McGill, à l’émission de culture spécifique Tous pour un en 1967, où il a eu tout juste sur l’oeuvre d’Hergé, et dans ses moindres détails, en passant par les marionnettes du Jardin des merveilles, qui ont joué Tintin et le rapport intime des uns et des autres avec le personnage, tout y passe, y compris ce commentaire du RBO Yves Pelletier qui explique, à sa façon, l’adoption de Tintin par le Québec. « C’est un boy-scout, catholique, francophone, vertueux, dit-il. Ça nous ressemblait. »

 

Et l’on comprend alors que si Hergé n’a jamais imaginé une aventure de son héros sur les terres du Québec, comme le lui demandaient Nicolas et Louis-Martin, c’est peut-être qu’il a très vite compris ne pas en avoir besoin, le Québec ayant tout seul, et très bien, réussi à écrire cette aventure lui-même !

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Au Québec avec Tintin

Lundi, Télé-Québec, à 21 h.