Janette en trois temps

Dès les premiers instants, la confidence permet de comprendre un des moteurs de la vie de Janette Bertrand, femme d’exception, octodynamo encore vive comme une rivière. Elle est dans son chalet des Laurentides. Elle prépare un gâteau. La belle visite s’en vient.

 

En voix hors champ, de cette voix que tous les Québécois d’un certain âge reconnaissent facilement, Mme Bertrand raconte que son père avait acheté une cabane sur ce même lac, une maisonnette sans eau courante ni électricité. Un endroit isolé que sa mère détestait mais que la petite Janette décida d’adopter, en faisant semblant d’aimer chasser, pêcher, éviscérer les bêtes. « Je vais être un vrai gars pour que mon père m’apprécie autant que mes trois frères, dit-elle. Pour qu’il m’aime, même si je ne suis rien qu’une fille. »

 

Les images la montrent maintenant dans une autre maison de bois où elle reçoit à son tour ses petits et ses arrière-petits-enfants. Une chaloupe accoste. Olivier, trentenaire, mène la barque. Deux fillettes l’accompagnent.

 

Le mélange intergénérationnel semble de plus en plus prisé pour tracer le portrait de certains personnages publics. On a vu la même recette appliquée dans le document consacré récemment à Lise Payette. Cette fois, franchement, le résultat semble un peu plus heureux, même si les deux documents laissent la même impression hagiographique.

 

Cette Vie en 3 actes reprend le fil de l’autobiographie publiée par l’infatigable sondeuse des moeurs, une des femmes les plus admirées du Québec. Le canevas tout simple suit la lecture des propos et confidences par son petit-fils, qui lui pose des questions au fur et à mesure de ses découvertes de lecture pendant que sa propre progéniture s’amuse au lac ou se délecte des parts du gâteau de leur arrière-grand-mère.

 

Le portrait de groupe avec Janette oscille entre les souvenirs personnels et la grande histoire qui façonne et malaxe les vies humaines. C’est tout un passé du Québec, de l’Occident et du monde qui remonte ainsi à la surface avec les souvenirs plus ou moins lointains. Le premier des trois épisodes (le seul visionné pour cet article) couvre la première moitié du XXe siècle.

 

Mme Bertrand explique que ses parents, nés au XIXe siècle, se sont mariés en 1914 et qu’ils ne s’aimaient pas. Sa future mère voulait ainsi sauver son futur père en lui épargnant la Grande Guerre. Les confidences continuent. « Parce qu’ils ne s’aimaient pas, ma mère n’a pas pu m’aimer. Ma mère qui jamais m’embrasse, qui jamais me caresse, qui jamais m’appelle autrement que Joanette, avec cet accent qu’elle s’est fabriqué, qui jamais me fait de compliments, qui jamais a été une mère pour moi. »

 

Au fond, le document sert à rappeler d’où l’on vient, et on revient de loin. La pauvre jeune Janette n’a pas seulement été délaissée par sa mère froide et rabaissée par son père misogyne : elle a subi le poids d’une tradition ridicule, surchargée de remords surtout pour les choses du corps. Dans un extrait, la vieille mamie se rappelle que jeune fille elle n’avait pas de « parties sexuelles » mais seulement un « bas du corps » baptisé «  » : « Ôte tes mains de là »,« lave-toi là ». Elle dit : « À part faire pipi, je ne savais pas à quoi ça pouvait servir. »

 

Elle explique ensuite de vive voix à son descendant que les femmes francophones de sa génération étaient des « gardiennes de la foi » et des productrices de marmaille. Le jugement coupe les coins rond, par exemple en établissant des liens entre l’apparition de la machine à laver et le féminisme canadien-français. « Les femmes libérées des gros travaux ménagers se mettent à se poser des questions sur le patriarcat, récite Mme Bertrand en se citant elle-même. Il était temps. Parce qu’elles avaient pas mal de retard par rapport aux femmes anglophones. »

 

Elle-même l’a comblé et vite, ce retard, comme le montre cette biographie télévisée, remplie d‘images d’archives. Janette Bertrand a aimé plusieurs hommes, élevé une famille, mené une carrière exceptionnelle. Elle n’a pas été son temps : elle a été de son temps. Elle a navigué à l’avant de la vague de la libération de la moitié du monde. Elle a aidé à diffuser les idées féministes en utilisant les médias, tous les médias, la radio d’abord, puis les magazines et les journaux, la télévision et le livre.

 

Surtout, on le comprend, en revenant sur tout cela, Janette Bertrand se révèle d’une franchise désarmante, par rapport à ses parents, à son premier mari, à elle-même. Le rapport entre le jeune homme et la vieille dame demeure dans ce ton très ouvert, sans pudeur, y compris sur les choses du corps.

 

Quand il lui demande ce que c’est que la méthode Ogino, elle répond : « Une méthode de contrôle des naissances qui ne marche pas. J’ai eu mes trois enfants avec cette méthode. J’ai eu trois bébés Ogino… »

Ma vie en 3 actes

RDI, 20 h

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