L’enfer 1.0

La bonne humeur de ces soldats allemands sera de courte durée : dans quelques jours ils vont affronter sur le front russe les soldats de l’armée du tsar.
Photo: source tv5 La bonne humeur de ces soldats allemands sera de courte durée : dans quelques jours ils vont affronter sur le front russe les soldats de l’armée du tsar.

Apocalypse. Troisième épisode. L’enfer. 1916. Les bombes tombent. Les armées s’enterrent et lancent périodiquement des assauts meurtriers.

 

L’invention perfectionnée du Britannique Henry Shrapnel répand la mort et les meurtrissures partout sur les champs d’horreur. Les billes de métal déchiquettent les membres, défoncent les crânes, brisent les faces. Les gueules cassées sont là, à l’écran, horribles, insupportables, monstrueuses.

 

Les Allemands adoptent le Stahlhelm, le « casque d’acier », au design caractéristique et efficace. Les Français choisissent l’Adrian, que les usines peuplées d’ouvrières fabriquent en vingt millions d’exemplaires.

 

Dans une scène tirée des archives de propagande, on voit la jeune et jolie Lucie Lambert, mise en scène pour remonter le moral du soldat et de sa famille. Après avoir terminé le rivetage compliqué, Lucie glisse un mot doux dans l’équipement. « Cher petit soldat, c’est une petite Française qui vient vous souhaiter un prompt et bon retour au milieu des vôtres, dit la note. Je vous souhaite que ce casque vous porte bonheur. »

 

Les images montrent des poilus casqués, dans leurs tranchées. Les uniformes bleu horizon dominent dans la grande armée de la République depuis que le colorant rouge des pantalons, l’alizarine, ne peut plus être importé d’Allemagne. Le boutonnage croisé doit mieux protéger des intempéries, mais à quoi bon quand tous pataugent dans la boue, la merde et le sang.

 

L’écrivain Giono raconte des journées entières passées dans un trou d’obus à déféquer de dysenterie dans son froc. La narration rappelle que les soldats vivent comme des rats, parmi les rats qui leur courent dessus la nuit et leur mordillent le visage pour emporter un bout de lobe ou de nez.

 

Toute la force et la volonté de la production documentaire sont là, en concentré. Avec des images tirées de l’oubli, nettoyées et colorisées. Avec cette capacité non moins appréciable de lier par l’image ou le commentaire la grande et la petite histoire, d’incarner la tragédie.

 

« Les historiens ne racontent plus l’histoire de la même manière, explique la coproductrice Isabelle Clarke, rencontrée après le visionnement de presse cette semaine. Ils s’intéressent maintenant à ce qu’on appelle l’histoire du sensible, c’est-à-dire les témoignages des soldats. Dans le premier épisode, on rappelle que dix milliards de lettres ont été échangées pendant la Première Guerre mondiale. Pour nous, c’est une source extrêmement précieuse. L’écriture d’Apocalypse se bâtit donc en se servant des repères historiques et de cette histoire du sensible. »


Trois fois passera

 

Il s’agit de la troisième exploration historique par l’image colorisée du duo formé par la réalisatrice Isabelle Clarke et l’écrivain Daniel Costelle. Le premier essai consacré à la Deuxième Guerre mondiale a fait mouche en donnant à revoir ou à découvrir des films traités chromatiquement pour les rendre en même temps plus spectaculaires et plus « intimes ». Les diffusions mondiales des six épisodes autour de 2009-2010 ont scotché 300 millions de téléspectateurs aux écrans du monde. Rien qu’en France, la présentation a fait 20 parts de marché.

 

La deuxième prise traitait d’Hitler et uniquement de lui, personnage central de l’hybris qui a replongé l’Europe et le monde dans l’autodestruction, après avoir goûté au feu de la première grande boucherie. Là encore, la production a réussi le tour de force de renouveler un sujet architraité.

 

Le nouveau jalon remonte aux sources de la mère de toutes les destructions massives qui ont fait du XXe siècle un des plus tragiques de l’histoire humaine. Le centième anniversaire du déclenchement de la première apocalypse moderne ajoute évidemment à l’intérêt.

 

La division toute simple suit les années de guerre : Furie (1914), Peur (1915), Enfer (1916), Rage (1917) et Délivrance (1918). La même mécanique expressive se déploie, avec un goût assumé pour le sensationnalisme (mais, hé, on traite de la guerre, n’est-ce pas ?), un commentaire dramatique pour ne pas dire grandiloquent et une bande-son aux puissances wagnériennes (voir l’encadré).

 

Le pari semblait toutefois plus difficile à relever. La Deuxième Guerre mondiale a fourni des milliers de kilomètres de films, certains déterrés des fonds privés ou dégelés de la banquise de l’Est, après l’effondrement du bloc communiste. Le point de vue n’en était que plus original.

 

Pour la Grande Guerre, c’est autre chose. Le cinéma n’avait que quelques années et pourtant, comme le prouve le résultat, elles étaient présentes dans les sociétés mobilisées totalement.

 

« La recherche pour la nouvelle série a été facilitée par le travail effectué pour la précédente, explique Louis Vaudeville, producteur exécutif. Nous avions mis au point des techniques, identifié des sources. Mais c’est vrai qu’on ne s’attendait pas à trouver autant d’images. Au départ, on ne pensait produire que quatre heures, et finalement on s’est rendu compte qu’on avait du matériel pour en faire cinq. »

 

Douze recherchistes ont retenu environ 500 heures de films en passant au crible les fonds nationaux, jusqu’en Allemagne, en Grande-Bretagne et en Australie, les archives du service des armées de France comme celles de l’ONF, souvent des documents de propagande, quoi.

 

Apocalypse. La Première Guerre mondiale est une coproduction franco-canadienne, avec Clarke Costelle Co d’un bord et Idéacom de ce côté-ci de l’Atlantique, où 650 000 hommes, sur une population de huit millions de Canadiens, ont servi sous les drapeaux.

 

« On sait que 30 % de nos auditoires sont des jeunes », dit Josette D. Normandeau, qui rappelle qu’un complément pédagogique en ligne et deux livres accompagnent la série. « C’est une chance unique de faire connaître la participation canadienne à cette guerre, un volet de notre histoire peu connu. C’est une chance inouïe et une façon pour nous de contribuer au devoir de mémoire. »

 

•••

Musique du monde en guerre

Les images de la Première Guerre étaient muettes, comme le cinéma de cette époque. La série documentaire a donc recréé des sons pour accompagner les images et a utilisé à fond la musique originale du Québécois Christian Clermont, connu pour ses partitions sur Aveux, Mirador, Mémoires vives ou Toute la vérité. « C’est une nouvelle série, sur une nouvelle guerre, et je suis donc parti des caractéristiques propres à ce conflit, les tranchées, les images d’atrocités, dit-il. J’ai intégré beaucoup d’éléments électroacoustiques, un orchestre, des percussions, des guitares électriques. J’ai modifié des instruments et j’en ai inventé d’autres pour créer des trames dissonantes. Il ne fallait pas être pompier tout en étant cinématographique. J’ai écouté beaucoup de musiques de film pour m’inspirer et, comme le producteur voulait des percussions fortes, j’ai aussi écouté des compositions africaines. »

Apocalypse. la Première  Guerre mondiale

Les deux premiers épisodes le 5 mai, à 21 h. Les épisodes suivants les 12, 19 et 26 mai, à TV5.