Télévision à la une La classe de M. St-Cyr

L’atmosphère est franchement sympathique dans la classe de M. St-Cyr. Ici, à l’École de taxi de Montréal, c’est la société des nations, avec une touchante harmonie autour d’un professeur humain et compétent.

 

Une des scènes les plus amusantes et les plus révélatrices de ce documentaire sur les chauffeurs en formation les montre pendant une pause. La discussion enjouée s’amorce entre un élève d’origine musulmane et un autre portant un turban, sous le regard titillant des collègues de classe originaires des quatre coins du monde.

 

Le musulman demande au sikh, en rigolant, s’il n’a vraiment droit qu’à « une femme, c’est tout », et s’il ne souhaiterait pas se convertir à l’islam pour en avoir quatre. « Tu veux, mais tu n’as pas l’argent, c’est ça ? »

 

Et tout le monde rigole. Puis arrive dans la pièce Fils-Aimé Lubrêne, Haïtien fraîchement débarqué à Montréal, comme tous les autres ici, ou presque. « Il ne faut pas oublier qu’il y a un chanteur parmi vous », lance-t-il à la joviale assemblée. Et il offre de chanter « en français ou en espagnol ». Et quelqu’un cri : « En africain ou en créole. » Et M. Lubrêne entonne sa toune en créole. Et la traduction donne ceci : « Si je ne t’avais pas rencontrée / Ma vie serait sans couleur / Chérie, tu as changé ma vie / Chaque jour tu me rends heureux. »

 

Portrait impressionniste

Un moment touchant dans un documentaire qui en compte beaucoup. Le portrait impressionniste permet donc d’accompagner la formation d’une classe de futurs chauffeurs de taxi. De proche en proche, l’examen du microcosme lève le voile sur la réalité de concitoyens que tout le monde côtoie sans les connaître.

 

La formation dure quatre semaines et coûte 1000 $. Le formateur Normand St-Cyr, lui-même dans le dur métier depuis 1973, donne l’impression d’un homme plein d’empathie.

 

Sa classe est évidemment remplie de Québécois plus ou moins fraîchement immigrés. Plusieurs ont des qualifications impressionnantes non reconnues ici. Un diplômé universitaire originaire du Bangladesh se fait expliquer la position des points cardinaux. Simplement pour dire que ces hommes (c’est encore un métier d’hommes immigrants) partent parfois de très loin, ou du champ gauche.

 

Un des exercices de base demande aux étudiants d’arpenter les rues à pied pour se familiariser avec les adresses et les bâtiments. On ferait pareil si on nous parachutait à Dakar ou à New Delhi.

 

On croise des pros qui exercent ce dur métier depuis longtemps. Hatem Ksair a quitté la Tunisie en 2006 et « a tout recommencé à zéro, tout, tout, sans exception ». Il compare son immigration à un parachutage sur la Lune. Il parle de son rêve américain : « la voiture, la maison, les barbecues dans les parcs, tout serait facile ».

 

Le documentaire remonte sa trace jusqu’à Tunis et rencontre son frère, sa belle-soeur. « C’est le rêve de la belle vie », disent-ils. La technologie permet maintenant aux familles séparées par des milliers de kilomètres de communiquer quotidiennement. L’expatrié, le néo-Canadien, lucide, explique plutôt qu’il a laissé 50 % de sa vie en Afrique du Nord et que la moitié trouvée ici lui permet de bâtir pour l’avenir, le sien et surtout celui de sa famille et de ses enfants.

 

On suit les apprentis dans leur vie courante. Beaucoup d’élèves travaillent après l’école du taxi. Il faut payer les comptes. L’épuisement guette. Les frustrations s’accumulent.

 

Hamid Larbi était architecte, travaillait « dans la construction ». Fils-Aimé Lubrêne explique qu’il apprend le métier « pour ses enfants », même si « son corps est ici et son coeur en Haïti ».

 

Le documentaire fait évidemment réfléchir sur la place faite à certains immigrants dans notre société, mais aussi sur leurs modes de sélection. Il manque des preuves pour appuyer les prétentions professionnelles de quelques-uns. Il manque aussi des détails sur ce qui a permis à d’autres de s’installer ici.

 

L’exposé brut, sans narration, se termine sur le cruel examen qui permet de départager les élèves. Le chanteur haïtien se met à genoux puis saute de joie pour célébrer sa note de passage. En même temps, on se demande bien pourquoi il faut encore apprendre par coeur autant de données topographiques alors qu’un GPS permet de trouver la route demandée par le client.

 

« Ma femme et moi voulons faire de notre mieux pour nos filles, dit un des fiers diplômés de la classe de M. St-Cyr. Nous voulons leur donner une bonne éducation. Elles devraient faire ce que je ne peux pas faire. Elles deviendront des citoyennes de premier ordre au Canada. Alors je serai heureux. »

 

 

Taxi

TV5, mardi 18 mars à 21 h

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