À moi MAtv!

MAtv, la chaîne communautaire francophone de Montréal financée par Vidéotron
Photo: MAtv.ca MAtv, la chaîne communautaire francophone de Montréal financée par Vidéotron
À l'écran, MAtv. La chaîne communautaire francophone de Montréal financée par Vidéotron a complètement refondu sa grille fin 2012 avec un impressionnant résultat, dont plusieurs émissions originales animées par des pros. Une version anglophone, MYtv, est en gestation.

En coulisse, TVCI/ICTV. Un groupe communautaire propose de lancer cette chaîne en lieu et place de MAtv (et de MYtv), avec les fonds du câblodistributeur évalués à 23 millions de dollars. Le projet multilingue (50 % en français, 20 % en anglais, 15 % bilingues, le reste en d’autres langues, y compris autochtones) vise un retour aux sources du modèle médiatique communautaire.

La production en direct ferait appel aux citoyens devant et derrière les caméras pour « développer la cohésion communautaire de Montréal, mais aussi refléter plus fidèlement nos expériences quotidiennes », selon les documents obtenus par Le Devoir. Exit l’élite médiatique et bienvenue aux 99 % sur les ondes.

Devant le CRTC

Le projet concurrent a été déposé auprès du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) l’an dernier en même temps qu’une plainte pour non-conformité de MAtv. Les reproches concernent la participation citoyenne à la télé communautaire, mais aussi le contenu jugé trop homogène. TVCI s’oppose en même temps à la nouvelle demande de licence pour MYtv puisque la forme et le fond y seraient le même, en gros, mais en version anglophone.

Les décisions de l’organisme de contrôle fédéral sont attendues dans les prochains jours. Si tout se passe bien pour le challenger, le Conseil jugera sa requête recevable et appellera des audiences publiques qui se dérouleraient dans le courant de l’année. Sauf erreur, il s’agit d’une première contestation du genre depuis l’apparition de la télévision communautaire à Montréal il y a quatre décennies.

« Nous sommes des citoyens et des citoyennes de différents secteurs préoccupés par l’état des médias, particulièrement à Montréal et surtout dans le secteur de la télévision, explique Sabine Friesinger, membre du comité de coordination de TVCI. Des entreprises privées dominent la diffusion et nous voulons briser ce monopole. Nous formons un organisme sans but lucratif. Notre projet repose sur une programmation multilingue, 24 heures sur 24, pour réellement refléter la diversité à Montréal. »

Pas besoin de Sophie Durocher, présentatrice vedette de MAtv, pour comprendre que l’angle d’attaque est à gauche. Diplômée en journalisme de Concordia, Mme Friesinger s’implique dans différents médias communautaires depuis des années, à la radio et à la télé, notamment au sein de CUTV, sortie de la marge pendant la crise étudiante.

« Il y a comme un flou artistique en ce moment parce que Vidéotron détient une licence de télé communautaire, dit la porte-parole de TVCI. Selon nous, normalement, la réalisation de la télé communautaire devrait être accordée à une télé communautaire indépendante qui favorise l’accès citoyen à la programmation. »

Vidéotron connaît évidemment ce projet concurrent, ne s’en offusque pas, tout en défendant bec et ongles son fief historique. « N’importe qui a le droit de déposer un projet, sauf que, d’après nous, la demande n’est pas recevable, dit Steve Desgagné, directeur principal de MAtv. Cette demande n’est pas conforme à la règle du CRTC qui dit que quand le câblodistributeur fait déjà une télé communautaire, un autre groupe ne peut lui retirer son statut de programmeur communautaire, à moins qu’un groupe prouve que le média n’est pas conforme au mandat. La plainte de TVCI porte sur cet aspect. Or, nous, nous produisons des rapports depuis 40 ans auprès du CRTC qui ne nous a jamais dit que nous n’étions pas conformes. On nous a demandé des ajustements et nous avons toujours réagi. »

Les sans-voix

Mme Friesinger ne veut pas éplucher la programmation de MAtv à la pièce. Elle note simplement qu’on y retrouve beaucoup de professionnels des communications. « Nous souhaitons défaire ces standards, dit-elle. Nous souhaitons redonner ce média à la communauté, donner la parole à des gens qui ne l’obtiennent jamais, montrer des personnes que l’on ne voit pas normalement, handicapées, autochtones ou autres. »
Des exemples ? TVCI suivrait le sport non professionnel, couvrirait la vie de quartier, ferait entendre des voix et des langues inexistantes.

Elle ajoute que la chaîne affirme elle-même employer une centaine de bénévoles par année. « C’est beaucoup trop peu. Nous voulons plutôt que le personnel de la télévision serve à assister les citoyens et les citoyennes dans la programmation. Nous voulons aussi de la transparence dans la gestion et la structure du média. Pour l’instant, Vidéotron ne doit pas ouvrir ses livres. »

Le directeur principal de MAtv refuse toujours de les ouvrir ne serait-ce que pour confirmer le budget de 23 millions pour sa chaîne atypique. « Nous ne parlons jamais des chiffres, dit Steve Desgagné. Ça reste une donnée confidentielle et le CRTC ne divulgue pas non plus ces données. Les gens de TVCI supposent que c’est 23 millions. Je ne sais pas comment ils sont arrivés à ce montant. »

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Le travail à la chaîne

La télé communautaire et la câblodistribution avancent en cordée depuis leur naissance, au début des années 1970. Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) exige que les entreprises réinvestissent dans le partage des ondes. Québec a aussi soutenu financièrement leur fonctionnement à partir de 1973. Deux cas de figure se démarquent :

La dépendance. Le câblo implante lui-même la chaîne communautaire, comme c’est le cas avec MAtv, remplaçante de VOX, deux créatures de Vidéotron, comme une dizaine d’autres télés communautaires au Québec. L’entreprise Cogeco en possède à peu près autant.

L’indépendance. Le câblo distribue le signal d’une télévision communautaire autonome. La Fédération des télévisions communautaires autonomes du Québec (FTCAQ) regroupe 45 de ces chaînes gérées par des organismes sans but lucratif. « Si elle voit le jour, TVCI pourrait faire partie de notre fédération », explique Sylvain Casavant, président de la FTCAQ, sans juger de la valeur ou du projet, ni prendre position dans le dossier des plaintes de non-conformité visant Vidéotron et MAtv auprès du CRTC.

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Qui est derrière TVCI ?

Le projet TVCI-MTL est piloté par l’organisme sans but lucratif TVCI-MTL géré par un conseil d’administration de 18 membres où se retrouvent des représentants de divers groupes (communautaires, enseignants, syndicaux, allophones, multiethniques, etc.). L’organisme est conseillé par des professionnels des médias, dont Laith Marouf, ancien dirigeant de CUTV, chaîne de l’université Concordia, qui a quitté son poste dans la controverse il y a un an. Les employés l’accusaient d’être « dictatorial ». Le professeur de journalisme de l’UQAM Jean-Hugues Roy fait aussi partie des défenseurs du projet. « La formation est la base de travail de TVCI-MTL, car la production reposera entièrement sur le travail de citoyens et citoyennes bénévoles, explique un document synthèse disponible sur le site tvci-ictv.org. Des formations dans tous les domaines de la production médiatique seront offertes. »