«Ladies and gentlemen, the Beatles…»

Ed Sullivan, en compagnie de John Lennon, Ringo Starr et Paul McCartney après leur prestation.
Photo: Associated Press Ed Sullivan, en compagnie de John Lennon, Ringo Starr et Paul McCartney après leur prestation.

Début 1964, Bobby Cohen, futur accompagnateur virtuose des Jean-Pierre Ferland et Jim Corcoran, avait 13 ans et un ukulélé tout neuf. Son frère, de neuf ans l’aîné, gratouillait du banjo, ce qu’il fallait pour jouer If I Had a Hammer et tout le répertoire de Pete Seeger. « On était des folkies. On reprenait les succès du Kingston Trio, on s’aventurait jusqu’au country blues de Josh White. » Et puis il y eut — pour Bobby Cohen et 73 millions de spectateurs dans 23 millions de foyers — le dimanche 9 février 1964. Premier de trois passages consécutifs des Beatles au Ed Sullivan Show, cette émission que tout le monde regardait, francos et anglos, programme de variétés extrêmement varié du vieil Ed, ancien critique de théâtre au Daily News, le Réal Giguère des Américains. « Ed Sullivan, c’était une religion », rappelle Pierre Huet (Beau Dommage, Croc, etc.). « Les jongleurs, la souris Topo Gigio, c’était un moment intense de famille. Le soir des Beatles, mon “ mononcle ” Michel était chez nous, on a regardé ça tous ensemble. »

 

Les Beatles au Ed Sullivan Show : on a vu les extraits tellement de fois, tel le film amateur 8 mm de l’assassinat de Kennedy, c’est comme si on avait tous été au poste. Tous à vivre simultanément le début de l’ère nouvelle de fraîcheur irrévérencieuse et de musique exaltante déclenchée le temps de cinq chansons parfaitement ficelées par ce groupe de jeunes Anglais from Liverpool : All my Loving, Till There Was You, She Loves You dans le premier segment, I Saw Her Standing There et I Want to Hold Your Hand dans le second, treize minutes et demie d’antenne au total. « Non, je n’étais pas devant la télé », avoue Denise Biron, qui n’était pas encore l’une des trois Miladys (celles de Monsieur Dupont et Sugar Town). Moi non plus, Denise : à cette heure-là, mes trois ans et moi étions au lit.

 

« Ma découverte du groupe est directement liée aux Miladys, au répertoire que nous donnions en spectacle dans les cabarets. Un show n’était pas complet sans un “ long ” pot-pourri des Beatles. J’entends encore les musiciens s’extasier chaque fois qu’une nouvelle toune leur arrivait aux oreilles. Une révolution dans le monde de la musique. » Révolution ! Huet, dix ans avant de révolutionner lui-même la façon de s’exprimer en chanson au Québec, savait instinctivement que la vie n’allait plus être la même. « J’ai fait quelque chose qui dit tout. J’ai collé au mur de ma chambre une photo des Beatles, collée par-dessus une photo d’Elvis, et j’ai déchiré la photo d’Elvis comme si les Beatles passaient à travers. Comme dans Alien, la bibitte qui sort du ventre du gars. On peut dire qu’il y avait un changement qui se passait. Les fameux cheveux, plus la musique passionnante, She Loves You, Please Please Me, des bijoux harmoniques et des bombes hormonales, ça ouvrait une porte qui n’était plus refermable. »

 

Libres, à plusieurs

 

Une certaine idée de la liberté d’expression, justement. Les Beatles, certes bien mis, en habit de confection et fort propres de leurs personnes, fumaient leurs « ciggies » et buvaient leur scotch Coke dans les conférences de presse, se contrefichaient du bon exemple à projeter, se moquaient des journalistes bêtes. Ils chantaient tous les quatre, et leur joie d’être ensemble était palpable. De quoi vouloir fonder son propre groupe le lendemain du Ed Sullivan, avec les copains du voisinage. Cohen raconte : « J’ai découpé dans du carton un “ pickguard ” (la pièce de plastique dur qui protège le fini verni des guitares là où le guitariste gratte le plus fort) et je l’ai mis sur mon ukulélé,raconte Cohen. La prochaine étape était de fonder un groupe. Le premier s’appelait The Scorchers, c’était moi au ukulélé, un autre gars qui ne jouait de rien, et un autre gars qui jouait de la batterie sur des contenants de crème glacée. Et on faisait du Beatles. »

 

Les groupes déjà existants, pour la plupart dans la veine surf-rock des Ventures (Mégatones, Jaguars), s’adaptèrent ou disparurent. Michel Rousseau, qui débutait avec les Arlequins, groupe parmi tant d’autres à Saint-Hyacinthe (qui devint le « Liverpool québécois », rapport au succès conjugué des Sultans, Hou-Lops et autres Lutins), avait le nez collé à l’écran d’Ed, convictions ébranlées. « J’étais subjugué. Mes amis des Aristos et des Hou-Lops aussi. On a eu de longues discussions à L’Escapade [LA boîte mythique des groupes yéyés] sur le changement qui s’imposait. Fallait chanter, maintenant ! Tout était nouveau, la structure des chansons, le son des guitares sans réverbération à outrance, les harmonies : on était loin de Paul Anka. »

 

Direction à prendre

 

Partout, le même sentiment de différence, d’appartenance. L’as guitariste Rick Haworth, entre deux répétitions du spectacle de Michel Rivard, témoigne d’un émoi fondamental vécu ce fameux soir : « Je me souviens d’avoir senti : “ Hey, ça c’est à moi ! ” Mes parents ne tripaient pas. Mes soeurs un peu, mais pas trop (elles ont 10 et 14 ans de plus que moi). Les Beatles c’était pour ma gang. Ce n’était même pas un trip de guitares : j’étais batteur, je voulais être Ringo. Chose certaine, à partir de ce moment, je savais ce que je voulais faire dans la vie. Et oui, la bataille pour avoir les cheveux longs a commencé ce soir-là. »

 

Têtes de moppe, disait-on. À cause de la frange sur le front. Ou bien on était Elvis, avec le coq et le Brylcreem, ou bien on était Beatles, au naturel. « Mon vélo a changé ma vie,évoque Huet. Un jour que je roulais dans la ruelle de Christophe-Colomb, moi tout peigné par en arrière selon ce que mon père disait au barbier, le vent a fait que j’ai eu un toupet, et une fille a crié : “ Tu ressembles à George Harrison ! ” Je me suis peigné comme ça, après, et je suis devenu un rebelle… »

 

Bob Cohen a fini par jouer du blues psychédélique au New Penelope, Denise Biron et Pierre Huet ont abouti dans la troupe de La Quenouille Bleue, avec Rivard et Serge Thériault. Michel Rousseau, lui, joue encore et toujours de la guitare surf pour le plaisir avec un groupe d’anciens gars de groupes. Cohen : « Les Beatles au Ed Sullivan, ça nous a tous donné la direction à prendre. » La réponse est dans le vent, chantait Dylan.

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L’anniversaire, ou le dernier grand Yeah!

Les grands périodiques

Les éditions commémoratives abondent, chacun a le sien, du Time au People. Chasse au cliché inédit, traque du témoignage neuf, on a les angles qu’on peut et toutes les flèches mènent aux mêmes Beatles, comme le décor du premier passage au Ed Sullivan Show. Les feuilleter longuement avant d’acheter.

Le coffret

The U.S. Albums rassemble, comme son nom l’indique, les disques tels que parus de ce côté-ci de la grande mare, grande opération nostalgie, considérant qu’il s’agit à l’origine du découpage par Capitol des albums de 14 titres conçus par les Beatles et Parlophone/EMI en disques plus nombreux avec moins de titres par disque. Eh ! C’était NOS albums !

L’événement

The Night that Changed America : A Grammy Salute to the Beatles : deux heures et demie d’hommages divers, où de jeunes pousses côtoieront des survivants. Les Eurythmics se réuniront pour l’occasion, les témoignages abonderont, le matériel d’archives sera dûment ressorti, et Paul et Ringo participeront, en plus de causer avec David Letterman sur le lieu même de leur exploit de février 1964, dans un Ed Sullivan Theater restauré à l’identique. Dimanche au réseau CBS, de 20 h à 22 h 30.

 

1 commentaire
  • François Dugal - Inscrit 8 février 2014 08 h 22

    L'âge d'or

    En même temps que les Beatles, il avait le Dave Brubeck Quartett, le Miles Davis Quintett, Nino Ferrer, Michel Legrand, Claude Nougaro, Stan Getz et Joao Gilberto; la qualité mur-à-mur du temps passé.
    Tous ceux qui ont connu les années soixante s'ennuient des années soixante.