Une année se résume-t-elle à la programmation télé?

Le sketch mettant en scène des imitations de Jean-François Lisée, Pauline Marois et Bernard Drainville en sorciers était comique.
Photo: Source Radio-Canada Le sketch mettant en scène des imitations de Jean-François Lisée, Pauline Marois et Bernard Drainville en sorciers était comique.

Rarement une année aura été aussi riche en rebondissements, en scandales, en drames et en controverses politiques que 2013. Avec pareil matériau, on se serait attendu à un Bye Bye radiocanadien de grand cru. Or, la patrimoniale émission s’en est tenue aux valeurs sûres que sont les parodies d’émissions télévisuelles, boudant les analyses fines des grands chambardements qu’ont connus le Québec, le Canada et le monde.    


À tout seigneur, tout honneur. La charte des valeurs québécoises a occupé une grande partie du débat politique de l’année et c’est à juste titre qu’elle a eu droit au numéro d’ouverture de la soirée, mais un numéro pauvre en finesse. Certes, il était comique de voir un Bernard Drainville jouer les apprentis sorciers et concocter sous l’œil inquiet de sa patronne une recette à base de sirop d’érable et de sauce à poutine pour être certain « que la marde pogne… euh, que la recette pogne ».


Comique aussi de voir les trois anciens premiers ministres péquistes jouer les zombies, et Janette Bertrand l’exorcisée à tête contorsionnée. Mais point de subtilité ici pour un sujet qui offrait tant de possibilités.
 

À ce compte, la courte vignette parodiant l’émission Les pêcheurs faisait davantage mouche. Pour l’occasion, Martin Petit accueillait dans sa chaloupe une Denise Filiatrault se gardant bien de traiter de « folle » une Dalila Awada enrubannée dans ses propres préjugés (de croire juif M. Petit pour cause de nez un tantinet ostentatoire).


La subtilité faisait tout autant défaut dans le segment à propos de l’impayable maire de Toronto, Rob Ford. On nous a présenté un jeu vidéo mettant en vedette un gros bonhomme qui fume du crack dans une pipe à sa propre effigie, qui oublie de mettre son pantalon, qui vole des voitures de marque Ford et qui embrasse la tour du CN parce qu’elle ressemble à une seringue… Peut-être que les scénaristes se sont dit que, dans le cas de Rob Ford, la subtilité aurait relevé de l’oxymoron… Soulignons cependant l’audace d’avoir attribué au Dr Gaétan Barrette une vignette attestant la qualité du jeu vidéo : « À l’œil, je dirais qu’il a un poids santé. »

 

Regarder ailleurs
 

Mais avons-nous rêvé ou l’année 2013 a été celle où les maires de Montréal et de Laval se sont succédé, les placards de syndicats se sont ouverts sur des squelettes à mallettes, les têtes de patrons de firmes d’ingénierie ont roulé, Monsieur 3 % a été identifié, les élus de Laval ont reconnu avoir servi de prête-noms pour ensuite ne pas se présenter à l’élection et empocher leur indemnité de départ ? Pratiquement pas un mot de pipé dans ce Bye Bye qui regardait ailleurs.


Tout au plus nous a-t-on servi une ridicule parodie des tout aussi ridicules Denis Drolet de la par ailleurs excellente série policière 19-2. Nos deux mangeurs de beignes se sont rendus à la permanence du Parti libéral du Québec pour empêcher que des documents soient déchiquetés, mais au lieu d’exploiter le filon, on nous a offert une chansonnette sur le café et une main passée dans ladite déchiqueteuse. L’équipe du Bye Bye a laissé entendre dans les capsules éclair « Nouvelles Bye Bye 2013 » que les avocats de Radio-Canada n’ont pas permis de blagues sur le syndicaliste Jocelyn Dupuis, qu’on s’est résigné à montrer… buvant un verre d’eau. Louis Morissette a sauvé la mise dans son incarnation du maire lavallois Alexandre Duplessis habillé d’un déshabillé sexy et attendant l’escorte qu’il avait commandée pour passer une « soirée entre copines ».


Et n’aurait-on pas pu trouver mieux, pour résumer les élections municipales québécoises, qu’un fade remake d’Astérix et Obélix avec Régis Labeaume dans le rôle du petit teigneux blond et Denis Coderre dans celui « qui n’est pas gros, juste un peu enveloppé » ? La mairesse de Lac-Mégantic, qui est apparue aux yeux de bien des Québécois comme l’héroïne de l’année municipale, a obtenu une bien maigre reconnaissance avec cette apparition éclair à la table du banquet gaulois.


Quant à la politique fédérale, pourtant elle aussi faste à sa manière, elle est passée presque totalement à la trappe. Oublié, le scandale du Sénat. Complètement passée sous silence, l’arrivée de Justin Trudeau à la tête du Parti libéral du Canada. Balayées sous le tapis, les manifestations autochtones d’Idle No More. Snobée, la naissance du futur roi du Canada (!). Oblitérée, la chasse aux chômeurs. Tout au plus un très, très court numéro a montré un Stephen Harper espionnant le Brésil alors qu’il jure à son patron qu’il ne fait rien de grave, comme acheter des avions de chasse, rembourser des dépenses illégitimes à ses sénateurs ou faire des appels frauduleux robotisés.


Pas un mot non plus sur l’élection d’un nouveau pape. La candidature jugée sérieuse d’un Québécois aurait pu être digne de mention, d’autant plus qu’avec le premier pape « retraité » de l’histoire (Benoît XVI parti pour Castel Gondolfo plutôt que l’au-delà), un angle tout québécois à la sauce « belle-mère » aurait pu être exploité.

 

Les médias, encore eux
 

Les médias se sont valus de passer à la moulinette Bye Bye. Ainsi, il faut saluer le sketch réussi TVHabs se moquant de l’acquisition des droits de diffusion du hockey du Canadien par Québecor. Les parties de hockey sont alors mises entièrement à la promotion de l’empire : Claude Poirier décrit les joueurs comme des suspects, les matchs sont filmés depuis l’hélicoptère TVA et les buts contestés sont décidés par les juges du Banquier.


L’application iPad de l’autre empire médiatique, Gesca, se vaut d’être plutôt injustement rebaptisée « La Presse Plus de vide ». Comme par hasard, cependant, le Bye Bye passe sous silence le véritable cafouillage médiatique de l’année, ce « ICI » radiocanadien qui a fait rire partout.
 

Finalement, c’est devenu un cliché de le dire, mais c’est encore le petit écran qui a volé la vedette de ce Bye Bye 2013. On nous a servi une parodie de l’émission La voix (La woua), une mesquine imitation du Choc des générations montrant un Gregory Charles pissant la sueur, un Fort Boyard mettant à profit les périls qu’il y a à traverser le pont Champlain, une Aliénation double qui sentait la redite.


L’impayable Patrice Lemieux, ce faux joueur de hockey alignant les très crédibles phrases inimaginables, nous a offert une belle revue de l’actualité sportive de l’année. Et c’était bien trouvé que de reprendre la formule « chest-bras » pour rappeler le succès du film Louis Cyr. Joli clin d’œil à Antoine Bertrand, qu’on a bien aimé revoir dans ses shorts de cuir lacé, mais un peu moins dans ses bobettes « Fruit of the Loom » parodiant Miley Cyrus… Mais bon, une préférence personnelle s’exprime ici.


On se serait cette année encore bien passé des grossièretés sans intérêts du « Gars frustré » de Jean-François Mercier alignant les jurons pour se moquer de l’astronaute Chris Hadfield. Combien de fois faudra-t-il écrire que ce personnage de gros épais n’est que ça, gros et épais, pour que Radio-Canada cesse de lui donner une telle tribune dans cette revue annuelle ?

 

Si tu veux passer un message…
 

Enfin, au chapitre des réussites, il faut mentionner le savoureux remake de la chanson Blurred Lines, de Robin Thicke, à propos du phénomène FEMEN. Tu veux passer un message, mais personne ne t’écoute, alors mets-toi à poil, dit en substance la chanson revisitée. Délicieux. Et montrer une femme voilée avec les seins aux quatre vents, il fallait aussi oser.


L’équipe des Véronique Cloutier, Louis Morissette, Hélène Bourgeois-Leclerc, Joël Legendre et Michel Courtemanche en était à sa cinquième édition et avait été bonifiée cette année d’une dizaine d’humoristes, dont André Sauvé, Laurent Paquin et Jean-Michel Anctil. Peut-être le temps de bonifier l’équipe des scripteurs est-il arrivé lui aussi : passer à côté d’autant de filons si prometteurs, ça frise la mauvaise foi.

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30 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 2 janvier 2014 10 h 14

    Merci de cette critique cinglante


    D’ailleurs, ce ne serait pas mal, pour ne pas dire que ce serait vital, de se faire, pour la nouvelle année, individuellement et collectivement un peu, pas mal, plus mordants pour répondre à des provocations qui n’hésitent pas l’être, elles, mordantes.

    On ne peut être des éternels gentils sans risquer d’y laisser sa peau, que ce soient face à l’arrogance des puissants, aux enjeux politiques déterminants qui s’étiolent ou à ce qui a trait à nos milieux de vie qui se dégradent et l’état de santé chancelant de cette exceptionnelle planète vivante.

    «Peut-être le temps de bonifier l'équipe des scripteurs est-il arrivé lui aussi: passer à côté d'autant de filons si prometteurs, ça frise la mauvaise foi», dit Hélène Buzzetti à propos de cet autre Bye Bye complaisant et débilitant.

    En espérant que plusieurs l’aient lue jusqu’au bout.

    • France Marcotte - Inscrite 2 janvier 2014 11 h 09

      ...que ce soit.

  • Colette Pagé - Inscrite 2 janvier 2014 10 h 15

    D'une pierre deux coups !

    Tout à fait d'accord: il faut sans tarder sans changer l'équipe de scripteurs par une nouvelle équipe ayant une nouvelle vision ainsi qu'un angle différent de traiter l'actualité. Pourquoi ne pas profiter de ce changement pour encourager la prestation de nouveaux comédiens et de nouvelles comédiennes inconnues du public et fraichements diplômés des écoles de théâtres. J'ajoute que les auditions, selon des critères définis, devraient être ouverts à tous et non faites sur invitation et réservées aux "tits amis". En se faisant, Radio Canada ferait d'une pierre deux coups : donner la chance aux jeunes et relancer son émission de fin d'année qui a bien besoin de changement.

  • Grace Di Lullo - Inscrit 2 janvier 2014 10 h 18

    Pourquoi ne pas avoir une veillée à prédominance musicale, avec un large spectre musical ?

  • France Marcotte - Inscrite 2 janvier 2014 10 h 30

    Pas plus courageux «À l'année prochaine»

    Pas supporté plus de 15 minutes cette autre molassonne revue de l'année.

    Et combien d'années encore la talentueuse Michèle Deslauriers acceptera-t-elle de jouer les potiches de voix féminine avant de réagir?

    • Louka Paradis - Inscrit 2 janvier 2014 22 h 18

      Au moins, la revue «À l'année prochaine» regorge de finesse, de trouvailles, d'intelligence et de talent. Aucune comparaison avec l'insane et grotesque Bye-bye 2013 que la majorité des téléspecytateurs ont dû subir : si on faisait une pancarte pour manifester notre désaccord, en référence à un extrait de ce navet payé avec les deniers publics, et dans le même registre, on pourrait écrire : Chou pour le Bye-bye de m.... !

      Louka Paradis, Gatineau

  • Monique Brodeur - Abonnée 2 janvier 2014 10 h 39

    Vive Infoman!

    En fait, pour avoir une revue de l'année comme souhaitée, il faut se tourner vers Infoman 2013, une heure plus tôt, mais sans becs du nouvel an à la fin!

    Bonne Année!

    • Francine Ouellet - Abonnée 4 janvier 2014 18 h 03

      Je suis d'accord avec vous. Voilà une revue de l'année subtile en même temps que drôle, une revue centrée sur nous en même temps qu'ouverte sur le monde.