Force et fortune

Dans House of Cards, le whip et sa diabolique épouse s’engagent dans une guerre souterraine pour se venger en conquérant le pouvoir.
Photo: Melinda Sue Gordon Netflix Dans House of Cards, le whip et sa diabolique épouse s’engagent dans une guerre souterraine pour se venger en conquérant le pouvoir.

Le Devoir poursuit sa série intermittente proposant d’examiner une émission de télé à la lumière d’une pensée philosophique. Ce deuxième cas se concentre sur les séries House of Cards et Borgen du point de vue de la philosophie politique de Nicolas Machiavel, auteur du Prince paru il y a tout juste 500 ans.

La politique n’a pas souvent la cote par ici à la télé. Ni la corruption, sauf à RDI ou à LCN quand siège la commission Charbonneau. Pour le reste, notre fiction télévisuelle consensuelle préfère les histoires de familles et, de temps en temps, une série policière ou hospitalière pour se dédouaner. Tant pis pour nous.

Pas de politique donc, et encore moins de machiavélisme, version pure et dure de ce jeu de pouvoir. Pour en trouver, il faut se tourner vers la production danoise Borgen, et surtout, surtout, vers House of Cards, qui vient de se faufiler dans la courte liste des nominations pour le Golden Globe de la série américaine de l’année 2013.

La production décrit la montée au pouvoir du whip démocrate à la Chambre des représentants (Francis Underwood, campé par Kevin Spacey) aidé par sa femme, non moins ambitieuse (Juliette Degenne, jouée par Robin Wright). Le Figaro a même osé parler du scénario qu’auraient pu écrire Shakespeare et Machiavel s’ils avaient collaboré…


Machiavélisme

La série donne moins forme à la philosophie politique de Machiavel (1469-1527) qu’au machiavélisme, idéologie qui la concentre et la déforme jusqu’aux clichés. Dans le langage courant, cette stratégie purement utilitaire prône la conquête et la conservation du pouvoir par tous les moyens, y compris la fourberie, l’hypocrisie, le mensonge, la tricherie et la manipulation. L’usage mesuré des apartés dans la narration (d’où la référence shakespearienne, d’ailleurs plus évidente dans la version britannique originale) renforce cette impression d’assister au dévoilement d’une grande et terrible machination.

L’essai Le Prince, paru en 1513, oscille autour du concept central de virtù, que trahit le mot français « vertu ». L’original pointe plutôt vers la force, l’énergie, le courage et la valeur, vers la vitalité et la virilité, en somme. La virtù« se déchaîne, explose, jouit agressivement de son émancipation », dit le commentateur français Jean-Jacques Chevalier, vieux spécialiste des « grandes oeuvres politiques ».

Cette capacité d’imposer sa volonté adapte l’action politique à la contingence des circonstances. Mais personne n’est tout à fait soustrait à la force aveugle de la fortuna, de la fortune, du fatum. Le meilleur des hommes, le plus capable des politiciens, doit composer avec le sort, « qui dispose de la moitié de nos actions ».

 

Caresser ou écraser

Toute la tension dramatique de la série House of Cards semble donner vie fictive à cette conception assez rudimentaire du monde qui oppose en quelque sorte les obstacles et la capacité impétueuse de les surmonter. La fortune retire à Frank Underwood le poste de secrétaire d’État qu’on lui avait promis. Il s’agit en fait d’une décision du président de la république, un manquement à sa parole, lui-même oublieux de cet autre conseil du Prince qui dit : « Les hommes doivent être ou caressés ou écrasés ; d’où il suit que, quand il s’agit d’offenser un homme, il faut le faire de telle manière qu’on ne puisse redouter sa vengeance. »

Le whip insulté et sa diabolique épouse s’engagent donc dans une guerre souterraine pour se venger en conquérant le pouvoir. Cette lente révolution de palais exige des moyens, et le couple en a. Les Underwood-Degenne tirent les ficelles et manipulent à tous les échelons, y compris les plus hauts, jusqu’au meurtre s’il le faut. « Car la force est juste quand elle est nécessaire », clame une des célèbres formules du théoricien florentin.

Les combines machiavéliques atteignent un summum de raffinement autour du représentant Peter Russo, sauvé de sa déchéance éthylique pour finalement mieux le sacrifier aux ambitions sans bornes. « Ceux qui deviennent princes par leurs propres virtù et par leurs propres armes connaissent beaucoup de difficulté pour s’installer », résume Le Prince.

Seulement, est-ce bien le cas de figure ? Le Prince conceptualise quatre manières de conquérir le pouvoir : par la virtù, par la fortune, avec le consentement des concitoyens ou encore avec scélératesse. House of Cards ne néglige pas non plus cette manière, surtout quand la série développe finement ce que Machiavel appelle « le bon et le mauvais emploi des cruautés ». Le couple apprend à être bon ou mauvais, surtout mauvais en fait, « selon la nécessité ». Ses choix, guidés par la toute-puissance du résultat, se font en secret, dans le paraître, le faire-croire. Même la religion n’est qu’une carte dans ce jeu de dupes.


Une femme au pouvoir

Ce portrait de la politique tranche évidemment avec celui que propose Borgen, autre grande série politique des dernières années. Dans cette fiction danoise, la Princesse (enfin, la première ministre) réunit toutes les qualités que le théoricien du XVIe siècle identifie comme idéalement les plus désirables. Birgitte Nyborg est généreuse et bienfaisante, compatissante et fidèle à sa parole, ferme et courageuse, débonnaire, franche et pourtant noble. Sa virtù s’accorde aux vertus.

Seulement, « il y a loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre » et certains défauts sont aussi nécessaires à l’exercice du pouvoir. Pour conquérir le pouvoir et s’y maintenir, l’hypercentriste du royaume du Danemark doit elle aussi carburer à l’ambition.

Est-ce du machiavélisme ? Pas vraiment. Pas du tout même. C’est juste de la bonne TV alors que Machiavel, lui, ne se meut que « dans le domaine du fait, c’est-à-dire de la force », la réalité qui triomphe toujours dans l’histoire humaine…


 
1 commentaire
  • Jacques Morissette - Inscrit 14 décembre 2013 14 h 29

    Le politique cherche toujours les vents favorables au pouvoir.

    Machiavel apprend au politique à régner par l'image. Le politique peut tuer, tout en laissant croire, image, que c'était pour se défendre ou pour attaquer, dépendant qui observe le jeu de la trame et, c'est selon, quel vent lui sera favorable au pouvoir.