À voir le dimanche 8 décembre - Tristesse et beauté

Certains sujets sont plus difficiles à aborder que d’autres, soit parce qu’ils sont tabous, soit parce que leur simple évocation engendre peine et désarroi. La tuerie de Polytechnique entre dans cette catégorie-là. On sait l’acte du tueur Marc Lépine d’une violence inouïe, et on sait aussi que celui-ci fut nourri par une haine maladive des femmes. On sait cela. Mais à moins d’en avoir été témoin, peut-on se l’imaginer? Peut-on en concevoir les contrecoups psychologiques?

Fort d’une recherche minutieuse, le cinéaste Denis Villeneuve a fait le pari courageux d’explorer ces questions en se privant des leviers qui auraient pu rendre l’exercice plus aisé: le racolage et la facilité. Polytechnique, une oeuvre sobre, gracieuse et prenante, tournée en noir et blanc, est l’inverse d’une production grand public telle qu’on conçoit la chose.

Ce drame-là est encore bien inscrit dans la mémoire collective québécoise. Pour cette raison, d’aucuns auraient pu opter pour un traitement «accessible», «en couleurs», avec des séquences reposant sur l’axe «montée de la tension-décharge d’action», sous prétexte, par exemple, que le film atteindrait ainsi un plus vaste public et, du coup, sensibiliserait plus de gens. Argument oiseux qu’a d’emblée rejeté Denis Villeneuve en faisant un vrai choix artistique, le premier d’une longue série qui concourt au succès d’un long métrage respectueux des disparues et des survivantes, mais aussi des hommes qui ont vu, qui ont agi ou pas, et qui ont réussi, ou non, à vivre ensuite.

Le scénario épouse trois points de vue: celui de Valérie, une survivante marquée, celui de Jean-François, un témoin tourmenté, et enfin celui du tueur, qu’on ne nomme pas, ceux-ci se succédant et se télescopant. L’intrigue minimaliste, qui opère des allers-retours dans le temps très fluides, se révèle en quelque sorte la mémoire poétique de la tragédie.

Film trop intelligent pour être pénible, Polytechnique est une oeuvre impressionniste et sensible au coeur douloureux et aux contours évanescents comme le souvenir. À voir, non parce qu’il le faut, mais parce qu’on y gagne.