Revisiter l’art ardu du pastiche

Les Satiriques Pierre-Luc Gosselin et Nicholas Savard-L’Herbier ont collaboré avec Simon Gouache (à l’avant), Pascal Barriault et Korine Côté pour l’image et l’écriture des clips parodiant des bandes-annonces hollywoodiennes.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Les Satiriques Pierre-Luc Gosselin et Nicholas Savard-L’Herbier ont collaboré avec Simon Gouache (à l’avant), Pascal Barriault et Korine Côté pour l’image et l’écriture des clips parodiant des bandes-annonces hollywoodiennes.

« Pastiche : nom masculin. Oeuvre littéraire ou artistique dans laquelle on imite le style, la manière d’un écrivain, d’un artiste soit dans l’intention de tromper, soit dans une intention satirique », dixit le Larousse. Les Satiriques, c’est justement le nom dont se sont affublés Pierre-Luc Gosselin et Nicholas Savard-L’Herbier pour pratiquer cette forme toute particulière d’humour qu’est le pastiche. Lequel revêt les atours, dans le cas précis des deux larrons hyper-doués, de parodies de bandes-annonces hollywoodiennes. Leur maîtrise du concept est telle que l’équipe de production des Bye Bye les a recrutés pour créer le générique d’ouverture des plus récentes éditions, à la façon « film catastrophe », notamment. Avec l’émission Les gars des vues, en ondes le 10 janvier, le duo, assisté de trois comédiens scripteurs, tente de bonifier la formule. Pari tenu ?

 

D’emblée, la prémisse séduit : on invite une vedette, on conçoit autour d’elle une intrigue extravagante — arrangée avec « le gars des vues » — et on en tire une bande-annonce loufoque qui détourne différents codes, diktats ou lieux communs cinématographiques. Or ces clips ne durent que deux-trois minutes, alors que la case horaire nécessite une demi-heure de « matériel », peu ou prou. La solution ? Montrer les séances de remue-méninges auxquelles s’adonnent les cinq larrons (Simon Gouache, Pascal Barriault et Korine Côté sont à l’image et à l’écriture avec Les Satiriques), montrer, aussi, la vedette invitée faire des commentaires circonspects et montrer, enfin, le tournage et ses aléas.

 

Le problème de la nouvelle émission de Télé-Québec ne réside ni dans la prémisse (sortir l’invité de sa zone de confort) ni dans la conclusion (la fausse bande-annonce), mais dans l’entre-deux. L’ensemble s’avère en effet plus ingénieux que drôle. Du moins est-ce le cas des deux épisodes présentés aux médias, l’un avec Éric Salvail, l’autre avec Guy A. Lepage. Tous deux font preuve d’un bel abandon, se livrant corps et bien.


Une forme auguste

 

Le pastiche est un art fort ancien. Sa déclinaison littéraire serait apparue en même temps que la littérature proprement dite. Rabelais y excellait. Proust en a tâté. Au cinéma, Woody Allen s’y est essayé avec bonheur. On n’a qu’à penser à Guerre et amour (1975), dans lequel il reprend à son compte Guerre et paix, de Léon Tolstoï, qu’il fait glisser du côté de la parodie. Dans Intérieurs (1978), en mode sérieux cette fois, il reproduit les thèmes et la manière d’Ingmar Bergman, qu’il admirait démesurément. Le pastiche peut aussi être hommage.

 

Mel Brooks, réalisateur irrévérencieux s’il en est, a accouché quant à lui d’au moins un chef- d’oeuvre pastiché : Frankenstein Junior (1974), dans lequel il campe une parodie drolesque du film classique de James Whales en recourant aux mêmes décors et accessoires, rien de moins, ainsi qu’en tournant en noir et blanc. L’effet est bluffant.

 

À ce chapitre, la démarche des Satiriques, consciemment ou non, doit beaucoup à l’école Brooks, qui a inspiré tant les frères Zucker (la série L’agent fait la farce) que Wayans (la série Film de peur). Le diptyque Grindhouse (2007), coréalisé par Quentin Tarentino et Robert Rodriguez, avec son lot de fausses bandes-annonces, constitue un autre héritier, et sans doute une influence plus directe des Satiriques qui, il convient d’insister sur ce point, sont extrêmement habiles dans ce qu’ils font.

 

Alors que l’on admire la minutie avec laquelle on a reproduit un univers cinématographique connu (film de « chars », film de guerre), l’humour inséré « en coulisse » apparaît forcé. Idem pour la réunion créative scénarisée, en amorce, dont la fonction est de donner au téléspectateur, sans en avoir l’air, toutes les clés requises pour comprendre l’univers cinématographique qui sera visité.

 

Didactique, ce passage n’en est pas moins obligé. « La parodie comme en général le comique sont des genres liés à l’espace-temps. Le destin d’Oedipe et celui d’Antigone nous émeuvent encore, mais si nous n’avons pas une bonne connaissance de l’Athènes classique, il nous est difficile de saisir les allusions d’Aristophane », rappelle à ce chapitre Umberto Eco dans le bien nommé Pastiches et postiches.

 

Du lot, ce sont les satires de publicités épousant parfaitement les contours de leurs modèles, tel ce produit pour blanchir les dents, qui se révèlent les plus efficaces. Insérés çà et là, ces segments sont brefs et « punchées », deux caractéristiques qui font défaut au reste de la proposition. En effet, ce qui se trouve en amont de la bande-annonce finale, ce making-of qui pastiche ceux que l’on retrouve dans les suppléments de DVD, se révèle un brin laborieux, voire redondant. Bref, on sent le remplissage.

 

On comprend, cela dit, que Louis Morissette, qui produit l’émission, ait voulu développer un tel projet : ses recrues ne manquent ni de verve ni de talent. On devine en outre que les« gars des vues » adorent le cinéma, mais pas nécessairement celui qu’ils parodient. Peut-être gagneraient-ils à parodier ce qui les allume vraiment ? « Dans toutes mes parodies, je fais l’amour à ce que je parodie », a dit un jour Mel Brooks.

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