Post coïtum télé triste

Masters of Sex, la nouvelle série à succès de la chaîne américaine Showtime, porte sur de vraies recherches scientifiques sur la sexualité amorcées dans les années 1950.
Photo: Associated Press Masters of Sex, la nouvelle série à succès de la chaîne américaine Showtime, porte sur de vraies recherches scientifiques sur la sexualité amorcées dans les années 1950.

Avez-vous regardé Masters of Sex ? La nouvelle série américaine de la chaîne Showtime cartonne cet automne. Elle a d’ailleurs été comparée à Mad Men pour la qualité de ses intrigues et de ses reconstitutions d’époque.

 

Cette fois, l’attention se porte sur l’histoire vraie de vraie des recherches scientifiques sur la sexualité humaine amorcées dans les années 1950, à l’Université de St. Louis, par le Dr Willam H. Masters et son assistante Virginia Johnson. Les pionniers de la sexologie ont observé des centaines de couples et d’individus « en action ».

 

Cette très riche matière permet mille et une digressions sur les rapports amoureux, les rapports hommes-femmes, l’homosexualité ou simplement les effets complexes de la recherche pour le moins audacieuse sur les cobayes comme sur les savants. Le sexe fait de la maudite bonne télé.

 

La preuve est faite ici aussi depuis longtemps, plus ou moins directement. C.A. (2006-2010), organisé autour de la vie de trentenaires, offre le plus récent exemple éloquent et réussi. À sa première saison, un article du Journal de Montréal demandait carrément si le sexe n’était pas en train de se banaliser à la télé.

 

Le fétichisme sexuel

 

« Le terme “banal” est-il bien choisi pour décrire ce qui se passe ? demande la professeure d’études littéraires Renée Legris, de l’Université du Québec à Montréal, en entrevue, après avoir elle-même cité cet article. Oui, au sens où la sexualité est exploitée d’une façon de plus en plus exhibitionniste. »

 

Renée Legris vient de publier Le téléroman québécois, 1953-2008 (Septentrion) qui analyse la fiction comme « miroir déformant » de la société. Un des chapitres porte précisément sur « le fétichisme
sexuel », le nouveau sexe comme « consommation et obsession ». Pour cette historienne de la culture, la télévision et la société avancent en cordée, du modernisme au postmodernisme.

 

Elle suit cette mutation chez Symphorien, Catherine, Moi et l’autre, Le Plateau, L’héritage ou Virginie. « Avant les années 1980-1990, l’acte sexuel est conçu comme quelque chose d’amoureux et de personnel qui n’a pas besoin d’être montré en public, dit Mme Legris. Depuis, le traitement de la sexualité se modifie de manière de plus en plus exhibitionniste. Avant, on suggérait l’acte. Maintenant, on le montre. »

 

Elle donne l’exemple de Montréal P.Q. (1993-1996) de Victor-Lévy Beaulieu qui se déroule dans un bordel sans pourtant jamais tourner des scènes de cul. L’héritage (1987-1990), un autre téléroman de cet auteur, traite du thème de l’inceste sans jamais rien montrer non plus.

 

« Le sujet est terrible, mais la forme reste sobre, dit Mme Legris. Dans C.A., par contre, on est dans l’exploration plus détaillée d’un type de relation où la sexualité intervient. Le sexe est consommé, banalisé. Dans Unité 9, j’ai été frappée par une scène récente assez explicite de relation homosexuelle en prison. On doit mettre en garde les enfants. On est donc conscient d’être à la limite du recevable. »

 

Il y a les faits et il y a les jugements de valeurs. Observer factuellement que la sexualité est de plus en plus présente, c’est une chose, et le thème peut très bien servir à exposer l’hédonisme contemporain exacerbé. Juger moralement cette dérive, c’est autre chose.

 


« Est-ce que je moralise ? demande la professeure. Peut-être que certaines façons de m’exprimer semblent moralisatrices. Au départ, je constate simplement une nouvelle façon de faire qui n’était pas familière autrefois. D’autre part, je vois dans le type de traitement qu’on fait que l’exploration de la sexualité semble moins une démonstration de ce qui se passe dans la société qu’un moyen d’aller chercher un certain public friand de ce genre de chose. C’est racoleur. C’est commercial. »

 

Les scripts sexuels

 

C’est aussi souvent très bon et c’est le « miroir déformant » d’un tas d’autres réalités. « Le sexe n’est plus aussi sacré qu’il l’était dans la vie comme dans les téléséries, dit la professeure Julie Lavine, du Département de sexologie de l’UQAM, sans juger les propos de Mme Legris. Pour bien des personnes, cette désacralisation du sexe est comme une perte de valeurs, alors qu’au fond c’est encore une activité pas mal sacralisée. […] Personnellement, j’essaie d’adopter une position éthique minimale. Il y a une diversité de sexualités possibles et qui suis-je pour juger ce qui est bon ou mauvais ? En tout cas, je n’aimerais pas retourner 300 ans en arrière. Nous avons une liberté incroyable, avec ses travers bien sûr, mais quelle époque n’en a pas ? »

 

Docteure en histoire de l’art, Julie Lavigne s’intéresse à la représentation de la sexualité dans les productions artistiques et culturelles. Dans une étude à paraître dans la revue Recherches féministes, elle s’est intéressée aux « scripts sexuels » des « personnages de femmes de carrière célibataires » dans trois séries récentes, Les hauts et les bas de Sophie Paquin, Tout sur moi et l’incontournable C.A.

 

Les sociologues William Simon et Jean Gagnon ont forgé ce concept de « script sexuel » à la fin des années 1960, au moment où Masters and Johnson publiaient leurs premières grandes études. Selon cette idée, la sexualité obéit à des scénarios intrapersonnels, des canevas interpersonnels, mais aussi à des normes socialement codifiées. Ces scripts culturels, influencés par la religion et les médias, la pornographie par exemple, influencent aussi bien les lieux, les séquences ou les gestes des rapports sexuels.

 

« Selon le script traditionnel, la femme attend, démontre du désir mais pas trop, explique la professeure Lavigne. À moins d’être Madonna ou Miley Cyrus, une femme qui a beaucoup plus d’initiatives sexuelles se fait toujours considérer comme une fille facile. C’est assez clair avec le personnage de Maude dans C.A. Elle cherche le prince charmant en couchant partout et elle se fait constamment dire que ça ne marchera pas. Au fond, Maude baise beaucoup, mais dans l’espoir que ça débouche sur l’amour et une relation stable. »

 

C’est encore la mère ou la putain ? « On n’est pas très, très loin derrière ça,ajoute Mme Lavigne.
Le concept d’hypersexualisation sert aussi à déclasser certaines femmes qui s’assumeraient trop sexuellement. Mais il y a des modèles différents. Dans Tout sur moi ou Les hauts et les bas de Sophie Paquin, les rôles me semblent moins dichotomiques, plus nuancés. En plus, il n’y a pas de condamnation d’une sexualité assertive. »

 

Le modèle vient de la célèbre série américaine Sex and the City (1998-2004) avec ses femmes aux rôles de plus en plus « masculinisés », assumant une sexualité du plaisir largement partagé. La professeure Lavigne cite la série canadienne Lost Girl, devenue Baiser fatal à Ztélé. Le canevas tourne autour de Bo (Anna Silk), jeune succube qui se nourrit de l’énergie sexuelle des humains.

 

« Le personnage est bisexuel et sa sexualité, très affirmée, note l’historienne de la culture. Elle cherche l’amour monogame, mais elle n’a pas le choix d’être une dévergondée. Ce prétexte en fait une prédatrice par nécessité… »

 

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Porno.com

En Grande-Bretagne, Channel 4 a diffusé cet automne une émission intitulée Sex Box dans laquelle des couples avaient des relations sexuelles en direct. La diffusion était précédée de Porn on the Brain, sur la dépendance à la porno. Ici, Mathieu St-Onge a frappé fort cette semaine en lançant son vlog Math Lab sur la nouvelle plateforme trouble.voir.ca avec une longue confidence autour de sa dépendance personnelle à la pornographie en ligne. Tout y est passé, de ses premiers souvenirs d’adolescent enregistrant les films de la série Bleue nuit de TQS («   J’ai revu Black Emmanuelle vingt fois   ») jusqu’à sa fréquentation assidue des sites diffusant gratuitement du XXX et ses tentatives récentes de se libérer de cette habitude. Le récent film américain Don Jon explore un peu le même territoire. Mathieu St-Onge va s’expliquer sur sa démarche dimanche soir à Tout le monde en parle.