Prix Guy-Mauffette - La caméra de ce Via le monde enregistre toujours

André Lavoie Collaboration spéciale
Donner à voir des cultures, des pays ou encore des peuples qu’on dit parfois «primitifs», faire tomber les préjugés et surtout combattre le racisme, c’est ce qui motive le réalisateur Daniel Bertolino.
Photo: Marie-Hélène Tremblay - Le Devoir Donner à voir des cultures, des pays ou encore des peuples qu’on dit parfois «primitifs», faire tomber les préjugés et surtout combattre le racisme, c’est ce qui motive le réalisateur Daniel Bertolino.

Ce texte fait partie du cahier spécial Prix du Québec 2013

Pour obtenir une réponse courte, il est plus simple de demander à Daniel Bertolino quels sont les pays qu’il n’a jamais visités et filmés. « Je ne suis allé qu’une seule fois au Japon ! », souligne le lauréat du prix Guy-Mauffette et infatigable globe-trotter, lors de notre chaleureux entretien au Café-bar de la Cinémathèque québécoise.

 

Le réalisateur et producteur qu’est Daniel Bertolino a fait plusieurs fois le tour de la planète, a rapporté des images fascinantes pour le bénéfice de millions de téléspectateurs et ne semble pas pressé de poser ses valises. À l’époque de la pellicule 16 mm, il ne voyageait pas léger !

 

Pour plusieurs, les Prix du Québec constituent le couronnement d’une carrière. Pas pour Daniel Bertolino, qui a encore des projets plein la tête, lui qui ratisse tous les continents depuis l’adolescence, alors qu’il vivait encore en France. Ce fils d’immigrants italiens n’avait pas encore 20 ans qu’il visitait déjà l’Égypte, le Cameroun et le Maroc, travaillant pour l’ORTF. « Avec ma première émission, Caméra-Stop, j’ai appris mon métier, mais j’ai aussi démontré qu’on pouvait faire de la télévision avec deux personnes, pas 15 ! J’étais mal vu parce que je bousculais les habitudes », affirme Daniel Bertolino avec fierté.

 

Il va également bousculer les siennes lors de son passage à Expo 67, déterminé à s’établir au Québec, une société riche de possibilités « et sans passé colonial » : « À l’époque, je supportais difficilement les idées coloniales françaises. C’était la fin de la guerre d’Algérie. J’avais un nom italien et on n’aimait pas les Italiens à cause de la Deuxième Guerre mondiale. Je me faisais souvent tabasser dans la cour d’école… J’ai vite compris ce qu’était l’exclusion. »

 

Il en a d’ailleurs tiré quelques leçons. « À force de voyager, je me suis rendu compte que la nature humaine est capable du meilleur et du pire. J’ai décidé de débusquer le pire et de mettre en valeur le meilleur. Et j’en ai fait une carrière. »

 

Aux quatre coins du monde

 

Daniel Bertolino va non seulement multiplier les kilomètres à parcourir et les bobines à trimballer, mais proposer des émissions qui, ici comme à l’étranger, donneront le goût de voyager, de s’informer, voire de s’indigner. Et on ne les compte plus : Poste frontière (1974-1977), Les amis de mes amis (1977-1980), Le défi mondial (1986), animé par Peter Ustinov, Contes et légendes du monde (1984-1987), etc. Chaque titre amène son lot de souvenirs et, lorsque j’évoque mon admiration d’adolescent pour les aventures de Robert Toupin et Ghyslaine Paradis dans À coeur battant (1978-1979), série sur un couple parcourant des contrées lointaines, dont l’Afghanistan, il ne peut réprimer un sourire. « À cette époque, je suis allé dans une vallée de la région du Kâfiristân [aujourd’hui nommée le Nouristan] et Oussama Ben Laden s’est sûrement réfugié là plus tard… »

 

Alors que les télévisions publiques d’aujourd’hui ne pourraient se passer des sociétés privées pour garnir leur grille-horaire, leur présence n’était pas si importante il y a plus de 40 ans. Et pas toujours désirée… « Je suis arrivé à Montréal avec des caisses de pellicule 16 mm en noir et blanc tournée aux quatre coins du monde ; c’était un vrai capital et c’est là que j’ai pensé à créer Poste frontière. Je n’arrivais jamais à parler à un des directeurs de Radio-Canada. Après un mois de coups de téléphone sans réponse, j’en ai eu marre et je suis allé dans son bureau avec mon projecteur pour lui montrer ce que j’ai fait. J’ai signé pour 26 épisodes ! »

 

Il reconnaît que sa présence en a parfois « emmerdé » certains. « J’étais persona non grata à l’Office national du film (ONF). Pour eux, je sortais de nulle part et, tout à coup, on m’offrait des émissions à Radio-Canada, tandis que certains réalisateurs de l’ONF attendaient encore leur tour. Il m’a fallu mener cette bataille pour m’enraciner : je n’étais pas de passage, je voulais devenir un Québécois comme les autres. » Il avait d’ailleurs plus d’une carte dans son jeu pour imposer son cinéma à la télévision. « Le nom de ma maison de production était intrigant : Via le monde, ça sonnait un peu comme une agence de voyages ! Mon nom italien évoquait aussi une sorte d’exotisme. »

 

À vivre sans danger…

 

Daniel Bertolino n’est pourtant pas un adepte du tourisme, et, lorsqu’il l’est, c’est dans sa forme extrême. Le voyageur reconnaît qu’il a plus d’une fois risqué sa vie. « J’ai failli y passer en Nouvelle-Guinée. Dans la forêt tropicale, j’ai perdu mon équipe au croisement d’un sentier. Je me suis retrouvé seul à la nuit tombée, sans lumière et sans eau, avec autour plein d’animaux sauvages. J’ai perdu conscience pour me réveiller devant un Papou avec son os dans le nez. Il m’a emmené dans son territoire, mais la tension était vive parce que personne n’avait jamais vu un blanc ; il régnait un silence absolu. On m’a offert de l’eau dans un bambou, mais comme je ne savais pas comment la boire, elle est tombée d’un seul coup. Tout le monde a rigolé et nous sommes devenus amis. »

 

Donner à voir des cultures, des pays ou encore des peuples qu’on dit parfois « primitifs » (« Ces savants de la nature dont la connaissance de leur milieu est extraordinaire »), faire tomber les préjugés et surtout combattre le racisme, c’est ce qui motive Daniel Bertolino. À force de parcourir le monde, a-t-il toujours le goût de le changer ? Il ne l’a jamais eu, concède-t-il, et préfère plutôt répondre avec les mots d’Henri Laborit : « Nous avons tous la possibilité individuelle d’agir sur la trajectoire du monde. » Ses films et ses séries ont toujours traduit cette ambition.

 

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