Écran de mémoire

Denise Pelletier et Jean Duceppe dans La famille Plouffe, en octobre 1956. Le téléroman a connu 194 épisodes, desquels il ne subsiste que huit cinégrammes. Tous les autres sont perdus, détruits.
Photo: Radio-Canada Denise Pelletier et Jean Duceppe dans La famille Plouffe, en octobre 1956. Le téléroman a connu 194 épisodes, desquels il ne subsiste que huit cinégrammes. Tous les autres sont perdus, détruits.

Début novembre 1953. Il y a donc tout juste 60 ans. La télévision de Radio-Canada, fondée l’année précédente, diffuse la première du téléroman La famille Plouffe, adapté du roman et du radioroman à succès de Roger Lemelin.

 

Les lourdes caméras captent le jeu en direct. L’antenne de Montréal permet de rejoindre une dizaine de milliers de téléviseurs tout au plus. La famille Plouffe va connaître 194 épisodes jusqu’en 1957 et des versions anglophones.

 

Le relais sur les marchés naissants des autres grandes villes se fait souvent plusieurs jours après la première diffusion à l’aide de copies sur pellicule de l’image d’un moniteur, appelée des cinégrammes.

 

Il ne subsiste que huit cinégrammes de La famille Plouffe. Tous les autres sont perdus, détruits. De même, il n’existe plus que 74 des 595 épisodes des Belles histoires des pays d’en haut et 35 demi-heures de Rue des Pignons sur les 414 réalisées. Radio-Canada a aussi tourné 83 épisodes de Jamais deux sans toi, mais n’en a conservé que dix-huit.

 

« Sans être alarmiste, la situation des archives télévisuelles est, il faut en convenir, préoccupante », juge l’enseignant Yves Picard, du cégep André Laurendeau. Il a fait les comptes en préparant sa thèse De la télé-oralité à la télé-visualité sur l’histoire des séries télé d’ici. « En effet, contrairement à la situation qui prévaut en cinéma, laquelle n’est pas parfaite, tant s’en faut, en raison des restrictions budgétaires gouvernementales successives, la situation des archives en télévision ressemble à un fromage gruyère : s’il y a des aspects positifs, il y a aussi plein de trous dans notre patrimoine. »

 

Louise de Chevigny, directrice de la médiathèque et des archives de Radio-Canada, en a franchement assez de ce genre de remarques. « Je trouve ça très malheureux de toujours revenir à ce qu’on a perdu,dit-elle. On peut au contraire regarder tout ce qu’on a conservé. »

 

Allons y voir. La directrice fait visiter les quatre entrepôts aménagés en 1998 au sous-sol de la Maison de Radio-Canada. Les grands espaces consacrés aux films, aux bandes, aux supports numériques et aux dossiers papier (les contrats d’embauche par exemple) sont maintenant presque remplis au maximum de sa capacité. Les souvenirs vont de 1936 (pour la radio) et 1952 (pour la télé) à nos jours.

 

Il y a là environ un demi-million d’émissions accumulées, dont 200 000 heures de radio, 125 000 boîtes de pellicules et 500 000 vidéocassettes toutes identifiées, décrites et protégées selon les normes internationales. La tour de Montréal a aussi récupéré les archives des stations régionales affiliées, comme CKTM-TV de Trois-Rivières, où dorment par exemple de riches archives sur les patrimoines industriel et folklorique.

 

Radio-Canada ne conserve que ses propres émissions. TVA a longtemps négligé les siennes. La Cinémathèque québécoise force le dépôt légal des émissions par les producteurs depuis 2006. Les archives de l’institution rassemblent déjà environ 15 000 heures de télé.

 

Le secret est dans l’archivage

 

Encore faut-il pouvoir fouiller et puiser dans les immenses réservoirs de sons et d’images. Le secret est dans l’indexation effectuée par des professionnels qui écoutent et regardent toutes les émissions pour les classer dans le détail.

 

Des dizaines de personnes travaillent au service radio-canadien qui répond à ces milliers de demandes par mois. Un intranet permet à tous les journalistes et recherchistes de consulter la banque de données.

 

Le médiathécaire Stéphane Gourde y farfouille depuis deux décennies. Il est de l’équipe des limiers des Enfants de la télé. Il a réalisé l’excellente série radiophonique Rappelez-moi Lise, sur la carrière de Lise Payette. Il chronique sur les publicités alimentaires d’autrefois à la délicieuse émission Bien dans son assiette de ICI Radio-Canada Première.

 

« Ça ne donne pas grand-chose de conserver des archives si on n’est pas capable de repérer, d’écouter ou de visionner un extrait, dit-il. Les émissions doivent donc être passées au peigne fin, décrites minutieusement. Et cette machine se nourrit elle-même : plus on facilite l’accès aux archives, plus elles sont utilisées. »

 

Le centre a déjà engendré des émissions complètes (Ici Louis-José Houde, Tout le monde en parlait…). La mémoire vive de Radio-Canada se prépare depuis deux ans à enfanter une nouvelle chaîne spécialisée. Pour l’instant, elle est baptisée Trésor. Les négociations avec les distributeurs s’avèrent ardues, mais la concurrente de Prise 2 du Groupe TVA vise une entrée en ondes dans une année environ.

 

« Nous avons demandé aux médiathécaires d’identifier des perles, explique Marie Côté, directrice des chaînes spécialisées de Radio-Canada. Nous avons déjà testé une cinquantaine de grilles de programmation. L’idée, ce n’est pas de devenir le réseau de diffusion d’anciens téléromans comme Le temps d’une paix. ARTV le fait déjà très bien. Nous voulons exploiter les archives pour faire dialoguer le présent et le passé. Nous voulons aussi établir des connexions entre l’actualité d’hier et d’aujourd’hui. »

 

La directrice donne l’exemple des hausses de prix de l’essence qui font constamment les manchettes. Elle a vu des vox pop des années 1970 où des Canadiens s’offusquent de payer 30 et quelque cents le gallon à la pompe…

 

Depuis six mois environ, Mme Côté dirige aussi un chantier visant à mieux exploiter toutes les archives, y compris les musicales, sur toutes les plateformes, la radio comme Internet, même si la négociation des droits de suite pose d’énormes défis. Et elle avertit que le résultat concret ne va pas seulement s’adresser aux vieux. « La nostalgie commence vers 30 ans, dit la directrice, par exemple par rapport aux émissions jeunesse. »

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