De La famille Plouffe aux Bougon

Le téléroman ou la télésérie, comme Les Bougon ou La famille Plouffe, sont des créations imaginaires à partir d’un contexte sociologique précis.
Photo: Radio-Canada Le téléroman ou la télésérie, comme Les Bougon ou La famille Plouffe, sont des créations imaginaires à partir d’un contexte sociologique précis.

Oui, bien sûr, la télévision québécoise multiplie les fictions de qualité. Félicitations pour 19-2. Bravo pour Unité 9. On en veut plus, du Gentleman. Tout le monde, ou presque, parle d’un nouvel âge d’or de la série, ailleurs comme ici. Merci.

 

Sur ce arrive Renée Legris, professeure titulaire de l’UQAM, spécialiste en histoire du théâtre radiophonique et télévisé. La trouble-fête théorique de première classe vient de publier une synthèse intitulée Le téléroman québécois (Septentrion) où, tout en reconnaissant la valeur esthétique indéniable de productions passées et récentes, elle ose analyser ce que disent ces oeuvres de nous.

 

Nous, les postmodernes

 

Ce qui donne par exemple ceci, tiré de la page 102 : « Dans les téléromans historiques, l’écriture favorise un art qui fascine et interpelle le téléspectateur, tant par la qualité de ses contenus que par la pertinence sociopolitique et économique de sa mise en discours. Et dans le prolongement de ces visions du monde, façonnées par l’idéologie de la modernité transformée en idéologie postmoderne, quelques téléromans […] conservent un regard critique sur les comportements familiaux et sociaux, tels Le monde de Charlotte (2002-2004), Fred-dy (2003), Emma (2003), alors que les situations dans Mon meilleur ennemi ou Rumeurs, Tout sur moi et C.A. se prêtent à un individualisme qui favorise l’éclatement des relations humaines - amoureuses ou professionnelles - par la négation de l’autre ou par son exploitation comme objet, tous des traits de la postmodernité. »

 

Voilà le concept central de l’ouvrage savant. Mme Legris puise dans L’ère du vide (1983) du Français Gilles Lipovetsky pour caractériser la société postmoderne comme hédoniste et narcissique, en manque de sens et de repères. « La dimension de la postmodernité est liée, pour moi, à un individualisme exacerbé, résume Mme Legris en entrevue. Dans la société postmoderne et dans les séries télé de la postmodernité, tout semble permis pour tout le monde, pour tous. On le voit très bien dans Virginie où les jeunes n’ont plus du tout le même rapport à l’autorité, mais aussi aux valeurs en général, l’honnêteté, par exemple, ou un certain contrôle de la sexualité. En postmodernité, la sexualité se détache de la relation d’amour. Elle devient une pure recherche du plaisir physique et cette mutation marque une rupture avec les valeurs traditionnelles. »

 

Seulement, pour la professeure québécoise, les fictions télévisuelles ne font pas que refléter une situation sociale. Elles ne sont pas non plus uniquement des miroirs de situations inédites. Le téléroman ou la télésérie tendent en fait un « miroir déformant » des réalités.

 

« Ce miroir s’appuie sur un fondement dans la réalité mais il ne reproduit pas toute la réalité, dit la spécialiste. Il grossit, il cadre, il fait des choix. »

 

Elle donne l’exemple de La famille Plouffe, téléroman fondateur entré en ondes, en direct, le 4 novembre 1953, il y a donc tout juste 60 ans cette semaine. La télé de Radio-Canada a alors un peu plus d’un an. Dans le Tout-Montréal, en ratissant dans les foyers des deux langues officielles, on ne peut pas alors trouver beaucoup plus que 10 000 postes en noir et blanc de très basse résolution.

 

« Les Plouffe doit faire l’éloge de la famille, dit-elle. On y voit des enfants qui n’en sont plus. Ils sont tous au travail, ils font vivre leurs parents, ils vivent tous à la maison. Déjà, à l’époque, c’est presque irréaliste, même si ça sert le drame. Moi, je dis que ce n’est pas un modèle, ni un reflet : c’est une création imaginaire à partir d’un contexte sociologique précis. »

 

Une perspective morale

 

Renée Legris ose alors le grand écart analytique avec Les Bougon, c’est aussi ça la vie ! (2004-2006). Cette autre famille québécoise présente une tout autre vision du monde. L’épisode du furet, ça vous dit quelque chose ?

 

« C’est comme une sorte de famille dépravée, avec des personnages allant dans tous les sens, dit Mme Legris. Là aussi il y a une charge dramatique très forte. Les Bougon, c’est la représentation de gens pauvres qui veulent s’enrichir en prenant tous les moyens pour y arriver, jusqu’à l’exhibitionnisme sexuel reproduit par les enfants. C’est admirablement bien traité, et en même temps il y a une sorte de violence derrière cette production qui me la rend assez pénible à voir. »

 

L’ouvrage touffu multiplie les exemples et les analyses. L’étude décortique par exemple finement l’image des milieux urbains et régionaux dans les téléromans, les figures masculines marquantes, les rôles féminins types, mais aussi la place de l’Amérindien ou le portrait de l’ecclésiastique. Chaque fois, il s’agit de montrer comment la culture de mort et de violence, de l’hédonisme et du fétichisme sexuel devient de plus en plus prégnante.

 

Avec ce genre de positions éthiques ou normatives assumées, la professeure Legris tranche avec à peu près tout ce qui se publie sur la télévision québécoise actuelle. Le consensus universitaire ou journalistique se forge plutôt autour d’une perspective hagiographique où s’entremêlent la célébration des qualités narratives et esthétiques des productions actuelles (l’âge d’or et l’âge d’art), une obsession assumée pour les cotes d’écoute faramineuses et la volonté démiurgique de faire de la télévision un des pivots de l’identité québécoise. Il faut gratter du côté de la revue Argument par exemple pour trouver quelques rares analyses critiques par rapport à la télévision québécoise francophone et ce qu’elle dit de nous.

 

« Une société sans normes, totalement éclatée, me semble très problématique, dit finalement la professeure. La télévision nationale donne à voir cette société. […] J’ai tenté de construire une analyse qui développe un regard critique sur le téléroman. On peut ne pas être d’accord. On peut au moins reconnaître la transformation exposée. Dans les oeuvres comme Cormoran ou Le parc des Braves, des personnages s’interrogent sur leurs choix et ils mettent en question les valeurs. Maintenant, souvent, cette question des valeurs ne se pose même plus. Dans Les Bougon, aucun personnage ne se pose la question de savoir si ce qu’il fait est recevable socialement ou moralement. Il y a là un problème moral. Le mot semble presque tabou maintenant, mais si on exclut totalement cette dimension, il vient à manquer quelque chose d’essentiel. »

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