La Philosophie dans l'accoudoir - L’ennemi intime (1)

L’héroïne de la série Homeland, l’agente Carrie Mathison, avec ses épisodes psychotiques et ses obsessions récurrentes, n’a de cesse de forcer la surinterprétation apparente du moindre signe d’écart de conduite.
Photo: Source Télé-Québec L’héroïne de la série Homeland, l’agente Carrie Mathison, avec ses épisodes psychotiques et ses obsessions récurrentes, n’a de cesse de forcer la surinterprétation apparente du moindre signe d’écart de conduite.

Le Devoir amorce une série intermittente proposant d’examiner une émission de télé à la lumière d’une pensée philosophique. Le premier cas examine la série Homeland du point de vue de la philosophie politique de Carl Schmitt, penseur dangereux. La diffusion du deuxième volet de l’excellent concentré de télé paranoïaque, à l’image de l’Amérique d’aujourd’hui, débute mardi soir à Télé-Québec.

 

Politiquement, le XXIe siècle a commencé le 11 septembre 2001. Les orgueilleuses tours new-yorkaises ont été abattues en direct à la télévision et l’événement, fondateur, ne cesse depuis de hanter la fiction télévisuelle américaine, qui rejoue sans cesse, sinon la tragédie, au moins ses effets sur l’esprit du temps. Cette télé de la compassion et du soupçon, de la catharsis et de la paranoïa a donné aussi bien la série Rescue Me, sur les héros des casernes, que 24 heures chrono, concentré des dérives éthiques de l’ère Bush fils. Cette télé du XXIe siècle, le nôtre, a aussi plus récemment engendré Homeland, formidable production politique.

 

Politique ? En tout cas au sens où l’entend le sulfureux penseur allemand Carl Schmitt, qui donne cette définition précise de la chose : « La distinction spécifique du politique à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’est la distinction de l’ami et de l’ennemi, écrit-il dans La notion de politique (1932), son maître ouvrage. Dans la mesure où elle ne se déduit pas de quelque autre critère, elle correspond, dans l’ordre du politique, aux critères relativement autonomes de diverses autres oppositions : le bien et le mal en morale, le beau et le laid en esthétique, etc. »

 

Cette opposition entre ami et ennemi se retrouve au coeur de la série diffusée ici par Télé-Québec. La présentation de la deuxième mouture commence cette semaine et on ne dira rien aujourd’hui des intrigues toujours punchées. Dans la première, l’héroïne, Carrie Mathison (excellente Claire Danes), travaille pour la CIA. Elle est convaincue que le sergent des Marines Nicholas Brody (excellent Damian Lewis), libéré après des années de captivité, a été « retourné » par al-Qaïda. D’ami suprême, il est devenu l’ennemi ultime.

 

Un penseur sulfureux

 

L’oeuvre du juriste Carl Schmitt (1888-1985) aide à démêler ce noeud télévisuel complexe, bien que cette théorie exige beaucoup de précautions morales. Il faut le dire et le répéter : Carl Schmitt est un nazi, jusque dans ses manifestations les plus détestables, dont l’antisémitisme exacerbé « qui innerve toute sa pensée », comme le résume le spécialiste Jacquy Hummel.

 

Le recours à cette pensée dangereuse demande donc du tact et de la vigilance. Du point de vue moral, il n’y a rien à dire en faveur du personnage. C’est un humain infréquentable, un salaud. La cause est entendue et perdue.

 

Seulement, comme le disent bien d’autres exégètes, cette pensée dangereuse peut au moins aider à poser des questions dangereuses, en l’occurrence au sujet des maux dont souffre la démocratie contemporaine, la crise des valeurs actuelles et le nouveau processus de déshérence du politique vidé de sa substance, notamment par le terrorisme.

 

Pour Schmitt, le politique perdure tant que persistent les zones de conflit dans lesquelles l’existence d’un groupe est radicalement mise en question par l’existence d’un autre. Le politique consiste donc à juger le monde social pour le diviser entre amis et ennemis. Ce couple définit l’horizon d’un projet marqué politiquement.

 

Dans cette proposition d’une rare limpidité, les deux notions vont de pair. « Le noyau du politique n’est pas la seule hostilité, c’est la distinction de l’ami et de l’ennemi et elle présuppose les deux, l’ami et l’ennemi », écrit-il, ajoutant qu’il ne fait que constater une réalité et que « les peuples se regroupent selon l’opposition ami et ennemi ». Il ajoute évidemment que « la possibilité de l’apparition d’un ennemi inconciliable doit toujours être pensée » et que chaque entité politique doit donc envisager la possible apparition d’un ennemi « qui veut nier son existence ».

 

Une série politique

 

On croirait reconnaître le canevas de base de la série. En se voulant aussi limpide que Carl Schmitt, on peut résumer la proposition analytique avec cette simple formule synthétique : Homeland est une série politique parce qu’elle oscille autour de multiples tensions entre amis et ennemis. Mieux encore, le scénario de la première saison façonne de manière très complexe cette dialectique entre l’amitié et l’inimitié, la bienveillance et l’hostilité, le compagnonnage et l’adversité.

 

La contradiction la plus évidente se concentre autour du sergent Brody. Est-il oui ou non le héros qui a renoncé à tout, y compris sa famille pour protéger sa patrie ? Est-il l’ami dévoué jusqu’à l’abnégation totale ? Joue-t-il plutôt un double, voire un triple jeu pour berner ses anciens tortionnaires en leur faisant croire qu’il a été converti tout en cachant cette information essentielle à sa patrie pour pouvoir la protéger en prévenant un attentat ?

 

L’agente Mathison en rajoute avec ses épisodes psychotiques et ses obsessions récurrentes capables de forcer la surinterprétation apparente du moindre signe d’écart de conduite. Prend-elle un ami pour un ennemi ? Nuit-elle à celui qui veut l’aider ? Et ses supérieurs de la CIA sont-ils là pour dévoiler de nouveaux secrets, ou en enfouir de plus anciens ? Les riches énigmes se projettent ainsi jusqu’au sommet du pouvoir, jusqu’à un candidat à la présidence de la république.

 

Schmitt dit aussi que l’ennemi ressort de la sphère publique et non privée. Là encore, la série devient intéressante en mêlant constamment les deux univers, celui de la haine publique et celui de la haine privée. L’opposition ami/ennemi se manifeste d’ailleurs avec force au sein des cercles intimes. Si le sergent n’avoue pas à sa famille sa conversion à l’islam, est-ce parce qu’il considère ses proches comme des ennemis potentiels ? Sa fille va-t-elle le dénoncer aux autorités ? Mike Faber, le major ami de Nicholas Brody, a-t-il été l’amant de sa femme pendant que le sergent croupissait en prison ? Carrie elle-même entame-t-elle par pur arrivisme une relation adultère avec le sergent ?

 

En plus, toujours selon la théorie schmittienne, l’ennemi appartient à un groupe particulier qui fait d’un autre son ennemi. Là aussi, la série s’avère particulièrement éclairante, forme un cas de figure, pourrait-on dire. D’abord, l’ennemi semble « personnel » et « individuel » pour l’agente de la CIA, alors qu’en fait, elle aussi tient d’abord et avant tout à protéger son peuple, sa patrie, son groupe d’appartenance.

 

Ce mantra est répété dans le générique, un sommet de condensation de la perspective déployée dans la série avec ses images oniriques et schizoïdes. Pendant ces quatre-vingts secondes, deux thèmes se déclinent, soit la persistance du discours sécuritaire du gouvernement américain et la paranoïa engendrée par ces paroles officielles chez l’agente Mathison. Et ça recommence cette semaine…

 

La semaine prochaine : dans le deuxième et dernier volet de cette philosophie dans l’accoudoir, on verra en quoi Carl Schmitt permet de penser le terrorisme au coeur de la série Homeland.

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