Télévision à la une - Une lutte politique, et en musique

Plusieurs lui ont reproché son indolence, et avec une pointe d’amertume non dissimulée: il en a fallu, du temps, à Barack Obama pour fouler, à titre de président des États-Unis, le continent de ses ancêtres.

 

Non, il ne s’est pas rendu au Kenya, la patrie de son père. Lors de cette visite historique en juin dernier, trois pays ont eu l’honneur de sa visite, dont la Tanzanie et l’Afrique du Sud, qui retient toujours son souffle devant un Nelson Mandela agonisant. On compte aussi le Sénégal, patrie du célèbre chanteur Didier Awabi, véritable porte-étendard d’un peuple, d’une génération, d’une race, voire d’un continent tout entier. Il est aussi la vedette du passionnant documentaire de Yanick Létourneau, Les États-Unis d’Afrique: au-delà du hip-hop.

 

Le cinéaste québécois (Chronique urbaine, Je porte le voile) n’a pas capté une rencontre historique entre Obama et Awabi, mais il a su saisir l’enthousiasme de cet artiste engagé dans les rues de Washington D.C. le 20 janvier 2009, au moment de l’investiture du premier président de race noire des États-Unis. Pour rien au monde cette star du rap n’aurait manqué cet événement exceptionnel, symbole puissant de reconnaissance et d’affirmation, s’inscrivant en parfaite continuité avec son propre engagement politique en faveur d’une Afrique émancipée, fière, affranchie (complètement) du joug colonial. Oui, c’est possible, selon lui, d’élire autre chose que des pantins exclusivement à la solde des pays riches, ou des multinationales.

 

Avec autant de conviction que de clarté, le film expose les origines dévastatrices des multiples détournements de démocratie et de justice qui ont ponctué l’histoire du continent noir. On épingle aussi avec un brin de cynisme le pillage systématique des ressources naturelles de cette vaste région du monde au profit des puissances occidentales, et de plus en plus asiatiques. Même la Corée du Nord affirme sa présence en assurant le financement et en soutenant la construction d’une sculpture d’un gigantisme stalinien dans le paysage de Dakar, la capitale du Sénégal. Commandée par l’ancien président Abdoulaye Wade, l’oeuvre, d’une hauteur de 50 mètres, n’inspire guère le respect...

 

En chansons

 

Son indignation, sa révolte, et surtout son espoir, c’est en chansons, sur des airs hip-hop, que Didier Awabi l’exprime. Car celui qui compte déjà plusieurs disques à son actif (Parole d’honneur, Un autre monde est possible, et le tout récent Ma révolution, vendu ici sous l’étiquette 7e Ciel) s’était engagé dans une démarche artistique ambitieuse, à portée internationale, intitu-lée Présidents d’Afrique. Cet album résolument révolutionnaire est composé des discours des plus grands leaders noirs, pas tous des élus mais toujours bien vivants dans le coeur des militants d’aujourd’hui: Malcom X, Nelson Mandela, Patrice Lumumba, Frantz Fanon, Martin Luther King, Thomas Sankara, etc.

 

Pour souligner le caractère universel de leur pensée et célébrer leur pouvoir rassembleur parmi tous les damnés mais aussi tous les bâtisseurs du continent africain, Didier Awadi est allé à la rencontre d’autres chanteurs prêts à marteler ces mots célèbres, toujours pertinents, mais sur des rythmes nouveaux, accrocheurs. Faisant fi des frontières et des barrières de culture, il a recruté aux quatre coins du monde des artistes comme Smockey (Burkina Faso), M1 du groupe Dead Prez (États-Unis) et ZuluBoy (Afrique du Sud) pour son entreprise tout autant politique que musicale. Tous ces créateurs sont d’ailleurs parfaitement capables d’attirer l’attention des plus jeunes générations, trop souvent tenues dans une ignorance dont profitent les dirigeants, et que déplore Awabi: «On connaît la Révolution française, la Révolution russe, mais nos propres révolutions, on connaît pas...» Le phénomène est d’ailleurs loin d’être l’apanage des seuls pays africains...

 

Didier Awadi, très populaire en son pays, apparaît comme un légitime ambassadeur de cette parole révolutionnaire et Yanick Létourneau l’observe avec attention tout au long de cette belle aventure internationale, nous faisant ainsi découvrir d’autres figures importantes de ce courant musical qui n’est pas, de prime abord, à la portée de toutes les oreilles. Tous illustrent, d’une manière ludique et entraînante, les principaux enjeux qui vont déter-miner l’avenir de ce continent dont le salut, pour eux, passe par une immense unification politique afin de se tenir debout face à ceux qui veulent les voir à genoux.

 

Utopie, que tout cela? Grâce à l’enthousiasme contagieux de son personnage, Yanick Létourneau réussit à éveiller nos consciences tout en nous faisant taper du pied. Et si le temps a donné raison à Nelson Mandela et à Barack Obama, Didier Awadi est loin d’avoir poussé sa dernière chanson.

 

Zone doc / Les États-Unis d’Afrique

Radio-Canada, vendredi 26 juillet à 21h

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