Télévision à la une - Séminaristes d’aujourd’hui

On se retrouve donc devant un drame psychologique et social qui flirte avec la romance, le suspense, la comédie franche, et même le polar, avec en filigrane une peinture «sociologique» d’un monde à part, avec ses codes et ses rites, aujourd’hui étrangers au commun des laïcs.
Photo: TV5 On se retrouve donc devant un drame psychologique et social qui flirte avec la romance, le suspense, la comédie franche, et même le polar, avec en filigrane une peinture «sociologique» d’un monde à part, avec ses codes et ses rites, aujourd’hui étrangers au commun des laïcs.

À l’écoute du premier épisode d’Ainsi soient-ils, la première série dramatique produite par Arte qui a connu un beau succès critique et public l’automne dernier, on a presque le goût de dire «Alléluia» à la chaîne TV5, qui a enfin compris que le public peut regarder de la bonne télévision, qui peut même prêter à la réflexion, alors qu’il fait plus de 20 degrés à l’extérieur... Certes, la belle saison n’est peut-être pas le meilleur moment pour s’installer devant le petit écran, mais lorsqu’on jette un coup d’oeil aux données d’auditoire des chaînes généralistes, on réalise qu’il y a tout de même beaucoup de téléspectateurs qui restent fidèles au poste, même lorsqu’on leur offre des rediffusions...


Ainsi soient-ils nous emmène dans l’univers feutré d’un séminaire parisien, celui des Capucins, où nous suivons les premiers pas des «recrues», seulement cinq jeunes hommes issus de milieux complètement différents, qui mettront à l’épreuve leur engagement durant cette première année entre les murs de cette institution aujourd’hui largement méconnue. Aux intrigues gravitant autour de leurs vies personnelles particulièrement bien remplies (on est loin de l’image que l’on se fait des candidats à la prêtrise «cloîtrés») se nouent celles liées au personnel et aux dirigeants du séminaire, mais aussi de l’Église catholique de France, en manque de légitimité et de liquidités...

 

À l’américaine


Cette série en huit épisodes détonne par rapport à ce que l’on voit habituellement à la télévision française, autant dans l’exploration fine des personnages que dans le ton et le rythme adoptés. On est plus près de l’approche nord-américaine à la HBO et consorts, qui a redonné ses lettres de noblesse à la fiction télévisuelle depuis une quinzaine d’années.


Le producteur et idéateur de ce projet, Bruno Nahon, a d’ailleurs fait appel à l’expertise d’un scénariste d’ici, Pierre-Yves Bernard, l’homme derrière Minuit, le soir, pour aiguiller les scénaristes en ce sens.


On se retrouve donc devant un drame psychologique et social qui flirte avec la romance, le suspense, la comédie franche, et même le polar, avec en filigrane une peinture «sociologique» d’un monde à part, avec ses codes et ses rites, aujourd’hui étrangers au commun des laïcs.


Outre les tourments familiaux, politiques et amoureux qui occupent l’esprit des sémina-ristes, des personnages tout en complexité et en subtilité, tous interprétés de façon exemplaire par une galerie d’acteurs pour la plupart méconnus du grand public français, nous sommes témoins des tractations politiques de l’ambitieux président du Conseil des évêques de France (feu Michel Duchaussoy, parfait en machiavélique ecclésiastique) pour se faire réélire et pour se débarrasser du père Fromenger, le progressiste et humaniste directeur du séminaire des Capucins. Ce dernier, un ancien prêtre ouvrier qui ne mène pas toujours sa barque de façon très catholique, incarné à merveille par Jean-Luc Bideau, s’impose comme figure centrale de ce microcosme, une figure humaine, inspirante et rassurante pour ses novices, mais qui porte un secret qui fera tout basculer au séminaire. S’emmêle également à ce bras de fer une crise politique internationale qui met aux prises le Vatican et les autorités chinoises.

 

Première expérience heureuse, saluée et décriée...


On ne s’ennuie jamais à travers cette succession de rebondissements certes divertissants, mais pas toujours crédibles, sinon complètement impossibles dans l’Église d’aujourd’hui. Les critiques acerbes à cet égard de la part de membres influents du clergé français démontent certains développements dramatiques, mais démolissent également l’ensemble de la production avec autant d’aplomb...


Ils ont de leur côté des groupes de fidèles, dont un collectif de jeunes croyants qui ont eu la «bonne idée» de s’approprier le nom de domaine ainsisoientils.com pour développer un site d’«éclairage sur la série» qui se veut en fait une réponse des catholiques pratiquants aux thèmes abordés dans la série. On y remet en question la vraisemblance des choix et des actes des personnages, faisant la part belle au discours officiel des autorités cléricales...


Toujours au rayon des critiques, celles des médias sont pour la plupart très élogieuses, soulignant l’approche novatrice adoptée, comme dans d’autres projets télévisuels de cette même eau qui ont pris l’affiche au petit écran ou sur le Web français récemment (Les revenants, Les opérateurs). Des paris risqués, comme celui qu’a pris la chaîne franco-allemande en se lançant pour la première fois dans la fiction avec ce projet, qui a réussi à réunir un nombre record de téléspectateurs à cette antenne (1,5 million pour les premiers épisodes) et dont la deuxième saison est déjà en chantier. Reste à voir s’il saura vous interpeller.

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