Télévision à la une - Le silence des agneaux

C’est le gamin qui souffre d’obésité. C’est l’adolescente à qui on a collé l’étiquette de fille facile. C’est le garçon qui préfère le dessin aux sports. C’est celui qui est affligé d’une difformité. C’est celle qui porte un appareil dentaire. Ils sont tous ces enfants qui, parce qu’ils ressortent du troupeau, même juste un peu, sont ciblés, tourmentés, parfois jusqu’à ce que mort s’ensuive.
 
Réalisé par l’Américain Lee Hirsch, le documentaire Intimidation (v.f. de Bully) s’intéresse au phénomène du même nom en s’appuyant sur les expériences conjuguées de cinq familles domiciliées dans quatre États différents. Chacune a vécu de près l’intimidation. L’une d’entre elles y a même perdu un enfant.
 
Avant d’aller plus loin, voici quelques statistiques compilées par les instituts de recherche en santé du Canada (IRSC). Au pays, un adolescent sur trois confie avoir été victime d’intimidation à l’école. Chez les adultes, 38 % des hommes et 30 % des femmes affirment en avoir été victimes occasionnellement ou fréquemment dans leur jeunesse. Dans le contexte scolaire toujours, les filles et garçons identifiés comme lesbiennes, gais, bisexuels, transgenres, ou personnes bispirituelles, allosexuelles ou en questionnement (LGBTQ), bref, tous ceux qui ne s’affichent pas comme hétérosexuels, courent trois fois plus de risques d’être harcelés que ces derniers. Enfin, que l’on soit bourreau ou victime, l’intimidation augmente de manière significative le risque d’avoir des idées suicidaires chez les jeunes. Théorique et abstrait, tout cela? Témoignages bouleversants à l’appui, Intimidation se charge de mettre des visages et des noms sur ce fléau social. On ne sort pas indemne du visionnement.
 
Sans doute le protagoniste le plus attachant est-il Alex, un petit gars aux traits vaguement ingrats — c’est tellement relatif. Il n’empêche: cela suffit à le distinguer défavorablement de ses pairs qui, dès l’entrée dans l’autobus scolaire le matin, lui font vivre un véritable calvaire qui ne fait que se prolonger la journée durant.
 
Se trouvant apparemment justifiés d’agir de la sorte, ou alors trop contents d’avoir une caméra braquée sur eux, les autres élèves l’affublent des pires sobriquets et le brutalisent physiquement. Ces images sont difficiles à soutenir. L’est également la réaction subséquente de la mère d’Alex, bouleversée à juste titre et complètement désemparée parce qu’elle ne se doutait de rien. Il faut voir ensuite l’assistante à la direction de l’école d’Alex expliquer le plus sérieusement du monde que l’autobus qui transporte ce dernier est formidable. Ça ne s’invente pas.
 
Aveuglement et silence

Devant les réactions souvent navrantes des personnes en position d’autorité (les exemples abondent dans le film), on comprend aisément que les élèves harcelés en viennent à la conclusion qu’ils se trouvent dans une situation inextricable. Il s’agit d’ailleurs là de l’un des aspects les plus troublants de l’intimidation: le silence que s’imposent les victimes, soit parce qu’elles ont honte, soit parce qu’elles craignent les représailles, souvent les deux.
 
Lee Hirsch met très bien en exergue cette réalité pernicieuse qui ne contribue finalement qu’à isoler davantage les victimes. À cet égard, l’un des grands mérites de son documentaire est de montrer un certain changement de mentalité, voire l’ébauche d’une mobilisation.
 
Sensibilisation et éducation

Il y a non seulement un travail de sensibili-sation à faire, mais également, et peut-être surtout, d’éducation. Lequel travail commence à la maison. On en veut pour preuve le cas de la jeune Shelby, une adolescente qui, après sa sortie du placard en tant que lesbienne, a été prise à partie non seulement par ses pairs, mais aussi par ses profs.
Quant aux parents de l’adolescente, leurs voisins et leurs amis les ont complètement rejetés. Et les enfants d’assimiler le schéma de l’intolérance.
 
Au-delà du portrait scolaire brutal qu’il brosse, le documentaire Intimidation rappelle que les abus qui se déroulent dans la cour de récréation et entre les murs d’une classe sont voués à se perpétuer plus tard si rien n’est fait.
 
Toujours selon les statistiques des instituts de recherche en santé du Canada, 40 % des travailleuses et travailleurs sont confrontés à diverses formes d’intimidation semaine après semaine dans leur milieu de travail. On en est là. Pour l’instant.
 
Intimidation
Canal D, dimanche 16 juin à 19h
En rediffusion vendredi 21 juin à 10h

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