Télévision à la une - Chantal contre Jean-Guy

Sans conteste, l’été 1989 aura été chaud. Très chaud. Une jeune femme de 21 ans originaire de Chibougamau aura à elle seule accaparé l’attention de la nation, fait descendre des milliers de femmes dans les rues et écourté la croisière dans les Caraïbes et l’escapade en France de juges de la Cour suprême fâchés de rater leurs vacances. C’était l’été de Chantal Daigle et de Jean-Guy Tremblay. Et alors que les mouvements pro-vie et pro-choix soulignent ces jours-ci, chacun à leur manière, le décès du docteur Henry Morgentaler et le 25e anniversaire du jugement portant son nom, Radio-Canada nous propose un Tout le monde en parlait sur cette cause célèbre qui a marqué l’imaginaire du pays.


Le 3 juillet de cette année-là, Chantal Daigle quitte son conjoint Jean-Guy Tremblay. Ils n’auront vécu ensemble que cinq mois, mais Mme Daigle est déjà enceinte de 17 semaines. Elle ne veut plus ni de lui ni de son futur enfant. Elle planifie donc une interruption de grossesse. Après tout, la Cour suprême du Canada a rendu l’année précédente le fameux jugement Morgentaler qui accorde aux femmes le droit de se faire avorter sur demande, sans avoir à obtenir, comme c’était le cas auparavant, l’aval d’un comité thérapeutique composé d’au moins trois médecins. Mais c’était ne pas connaître la détermination obsessive de son ex-copain que de croire que tout se passerait facilement.


À peu près au même moment, une certaine Barbara Dodd se retrouve devant les tribunaux ontariens parce que son ex-copain veut l’empêcher d’interrompre sa grossesse. Le cas Dodd devient une source d’inspiration pour Jean-Guy Tremblay. Il demande, et obtient, une injonction pour empêcher Chantal Daigle de procéder. «C’est elle qui le porte, mais c’est nous autres qui l’a conçu. Ça se fait pas seul», justifie-t-il. La saga judiciaire débute.


Un tribunal d’appel confirme l’injonction, amenant des milliers de femmes à descendre dans la rue pour revendiquer leur pleine autonomie corporelle. Jean-Guy Tremblay, lui, savoure sa victoire, le rouge aux joues et la chemise déboutonnée sur son «shaggy». «J’ai gagné ma cause, c’est fini. Je veux dire, j’attends l’enfant as’t’heure.» Un enfant qu’il n’a malgré tout pas l’intention d’élever lui-même, du moins pas au début car, comme il le rappelle, il ne «donne pas de lait»!


Chantal Daigle n’a pas dit son dernier mot elle non plus. Elle s’adresse à la Cour suprême du Canada qui, pour la première fois de son histoire, siégera pendant l’été. Le banc complet est rappelé pour l’occasion par le juge en chef, interrompant les vacances estivales de tout le monde. Les mouvements pro-vie et pro-choix s’installent à Ottawa devant le tribunal. Les pro-vie comptent maintenant dans leur camp cette même Barbara Dodd qui, entre-temps, a pu obtenir un avortement, mais le regrette déjà.


On connaît la suite: Mme Daigle ne se présente pas à l’audience car elle est allée se faire avorter à Boston. Il faut entendre la militante Andrée Côté raconter comment «l’opération Chantal» a été organisée à une époque où le comble de la connectivité était de posséder un téléavertisseur... Et surtout comment celle-ci a failli... avorter à cause d’une mallette de sage-femme.


Surréaliste

Le reportage explique un peu trop rapidement, et confusément, comment les avocats à Ottawa ont appris, alors même qu’ils s’adressaient aux neuf magistrats, que le foetus au coeur de la cause n’existait plus. Tout comme il passe rapidement sur le fait que Chantal Daigle, croyant son secret encore secret, s’apprêtait au même moment à tenir une conférence de presse, un oreiller sous sa chemise pour faire croire que son statut n’avait pas changé...


Vingt-quatre ans plus tard, la cause semble surréaliste tellement elle paraît entendue. Un homme violent pouvait-il obliger une femme à mener son enfant à terme dans un ultime acte de contrôle?


Mme Daigle disait: «Je me suis fait “shaker” la tomate, mais battue? Non, il ne m’a pas battue. Une bonne journée, je me suis décidée. J’ai trouvé qu’il avait été trop loin.» Et trop loin, Jean-Guy Tremblay y sera allé souvent par la suite. Il a accumulé pas moins de 15 condamnations pour violence envers les femmes, allant de la séquestration au harcèlement criminel.


Sa dernière arrestation date d’avril 2012, alors qu’il était encore en maison de transition et déclaré «délinquant à contrôler». Même son avocat d’alors, Henri Kélada, a pris ses distances, affirmant qu’il avait pris la cause par conviction pro-vie et non par sympathie pour le client, qu’il dit ne plus jamais avoir revu.


Comme l’affirme la militante Andrée Côté dans le reportage, les juges des instances inférieures n’avaient pas su voir comment Jean-Guy Tremblay utilisait «les tribunaux pour avoir du pouvoir sur elle, comme une extension de sa violence conjugale».


Tout le monde en parlait / Grossesse en cour:

Chantal Daigle et le droit à l’avortement

Radio-Canada, mardi 11 juin à 19h30

En rediffusion à RDI le samedi 15 juin à 22h30.

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