La clé des champs

«Donner une direction à l’agriculture relève de la politique. Il faut faire des choix collectifs et il faut des élus pour les implanter », reconnaît Errol Duchaine.
Photo: Source Radio-Canada «Donner une direction à l’agriculture relève de la politique. Il faut faire des choix collectifs et il faut des élus pour les implanter », reconnaît Errol Duchaine.

Le journaliste Errol Duchaine quitte La semaine verte, seule émission télé au pays consacrée à la ruralité contemporaine et à l’agroalimentaire. Il en profite pour passer le râteau dans nos complexes et contradictoires rapports au monde agricole.


Certains se font un nom dans ce métier. Bazzo par exemple. Ou Arcand. D’autres se démarquent avec un prénom. Il n’y a qu’un seul Herby et qu’une seule Solveig. Il n’y a aussi qu’un seul Errol, et il ne sera plus à la barre de La semaine verte à la télé de Radio-Canada.


« Quand je suis né, j’avais deux frères aînés de neuf et dix ans. Un de leurs amis se prénommait Errol et ma mère aimait ce prénom, qui rappelle aussi évidemment l’acteur Errol Flynn, explique Errol Duchaine en entrevue téléphonique au Devoir. C’est bien, à 30 ou 40 ans, de s’appeler Errol, mais à 6 ans, dans un milieu plutôt pauvre, au Lac-Saint-Jean, disons que c’est un peu lourd à porter. Je rêvais alors d’avoir été baptisé Jean, Denis ou Gaston… »


Autre trait distinctif : cet Errol-là est arrivé au journalisme après un parcours atypique comprenant des études en histoire de l’art. « Ça désespérait probablement mon père qui aurait préféré que je devienne ingénieur pour ensuite travailler dans l’usine de pâte et papier où il était ouvrier. »


Après quelques années d’enseignement dans un collège, le jeune Errol a assumé son goût pour « l’écriture et la communication » en reprenant des études pour devenir reporter. Il a bossé pour des magazines, a été recherchiste pour Télé-Québec, avant d’intégrer l’équipe de la production Enjeux où il s’est distingué avec des sujets sociaux (les enfants des familles d’accueil, le coût des écoles privées, etc.) et quelques reportages agricoles (dont un sur les néoruraux). Ceux-là ont un peu servi de tremplin pour La semaine verte. Il a décroché le poste après une audition pour remplacer Yvon Leblanc, qui y était depuis 24 ans. Lui-même y sera resté 11 saisons.


Tous responsables


En récoltant ce qu’il y a semé, l’animateur revient sur son documentaire d’une heure complète intitulé Le rang des accusés, traitant de l’image des agriculteurs. Pour lui, ce travail présenté il y a cinq saisons concentre les leçons des années passées à arpenter les campagnes.


« Les agriculteurs réagissaient à l’image ternie qu’ils ont dans la société. On les accuse d’être des pollueurs qui massacrent les animaux et les paysages. J’ai alors compris à quel point ils souffraient de cette image qui découle pourtant des choix que nous leur imposons, par exemple en leur demandant de produire au coût le plus bas possible avec d’énormes conséquences sur l’environnement, les bêtes et les agriculteurs eux-mêmes. Je suis arrivé à La semaine verte comme un urbain qui avait un regard extrêmement sévère sur le monde agricole et j’en repars 11 ans plus tard avec la certitude que nous sommes collectivement responsables de ce qu’est devenue l’agriculture, de ce qu’on lui reproche aujourd’hui. »


Le journaliste peut même se permettre de quitter sa nécessaire réserve pour glisser vers les non moins essentielles leçons politiques. « Si on passait la commande demain matin aux agriculteurs pour obtenir des aliments de qualité, respectueux de l’environnement et des bêtes, mais aussi rentables pour le producteur, le paquet de bacon se vendrait 12 $, la douzaine d’oeufs, 8 $ et les carottes, 7 ou 8 $ le kilo. Ils sont tous capables de le faire. Mais les gens ne sont pas prêts à payer. Et puis, « Acheter, c’est voter », c’est un beau slogan, mais parfois ça m’irrite. Il faut aussi se rappeler que gouverner, c’est diriger. Donner une direction à l’agriculture relève de la politique. Il faut faire des choix collectifs et il faut des élus pour les implanter. »


La même hypocrisie collective s’observe par rapport aux vêtements que l’on paye proportionnellement moins cher qu’il y a quatre ou cinq décennies maintenant que les usines textiles sont délocalisées en Asie. Quand un atelier de misère s’effondre au Bangladesh, tout le monde verse des larmes de crocodile en ligne à la caisse pour payer le t-shirt 12 $.


Mal dans son assiette


Le problème reste un peu tabou dans les médias. Comme l’agriculture et la ruralité ne dominent pas les grilles de programmation. L’époque en a pour la transformation plus ou moins glamour des aliments. Télé-Québec vient d’annoncer la continuité de ses trois shows de cuisine en 2013-2014. Il existe maintenant plusieurs chaînes entièrement consacrées aux chefs.


« Il y a du bon et du moins bon dans ce foisonnement, mais dans l’ensemble ces émissions me semblent bénéfiques, commente Errol Duchaine, bon joueur. Les chefs de restaurant me l’ont dit : cette télévision joue un rôle, par exemple en renseignant sur les produits. On le voit avec les fraises. L’exigence des chefs pour des fruits de qualité est entrée dans la consommation régulière des gens. »


L’excellente émission de radio Bien dans son assiette montre aussi qu’il est possible de fusionner toutes ces perspectives en oscillant d’un monde à l’autre, du consommateur au producteur, en traitant l’aliment comme une sorte d’objet social total traversé par des forces politiques, économiques, mais aussi ludiques et esthétiques. La même vision englobante s’applique à Par-dessus le marché du réseau V, animée par la comédienne Chantal Fontaine. Une rumeur insistante envoie Errol Duchaine la rejoindre la saison prochaine pour y faire le tour des tables champêtres du Québec en s’arrêtant auprès de leurs fournisseurs.


Lui-même sera remplacé à La semaine verte par l’exemplaire journaliste Catherine Mercier, qui n’aura malheureusement passé que deux années comme correspondante en Chine de Radio-Canada. Dans un courriel au Devoir, elle explique que son expérience de la couverture internationale sera mise à profit dans l’émission, qui veut s’ouvrir davantage sur le monde, un défaut qu’Errol Duchaine reconnaît.


Mais bon, le même nombrilisme entache tous les secteurs médiatiques ici, d’une semaine grise à l’autre, peu importe le nom ou le prénom de l’animateur ou du journaliste…

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