Cendrillon au Far-Web

Jean-Marc E. Roy et Philippe David Gagné savent improviser et tournent en quelques heures. Ensemble, ils comptent quelque 150 productions, en moyenne une douzaine par année.
Photo: Jean-Marc E. Roy et Philippe David Gagné Jean-Marc E. Roy et Philippe David Gagné savent improviser et tournent en quelques heures. Ensemble, ils comptent quelque 150 productions, en moyenne une douzaine par année.

L’intro résume l’intention : « La 389, pis la 500. La route pour le Labrador. Une grosse ride de pick-up pour aller voir le monde… » Le narrateur prononce « raïde de picope », comme au Lac-Saint-Jean. Les belles images du documentaire défilent. L’aventure commence à Fairmont avec le portrait de Sylvain, « un vrai gars du Nord, un natif ». Sylvain ne vit pas à l’intérieur du « mur » d’enceinte de béton qui protège le campement des travailleurs de la mine, mais dans un bungalow un peu à l’écart. Il souffle dans son harmonica et souffre de la solitude, un peu. Il rêve que « 300 000 filles à marier » montent les rejoindre, lui et les autres ouvriers du chantier.

La série Pick-up. À la rencontre d’un bout du monde se poursuit à Churchill Falls, à Goose Bay, à Labrador City et à Cartwright, avec cinq reportages d’une trentaine de minutes au total diffusés sur le site du producteur TV5.ca. Le « road trip » filmé sur 1834 kilomètres a remporté un prix Gémeau 2012 dans la catégorie de la meilleure production originale pour les nouveaux médias. Tout ça avec un budget d’environ 20 000 $ pour 21 jours de tournage. Aussi bien dire presque rien pour donner beaucoup.


« On a économisé partout où on pouvait », explique Jean-Marc E. Roy, coréalisateur de Pick-up avec Philippe David Gagné. « On a déniché les sujets au fur et à mesure. On couchait dans les petits motels et on économisait sur la bouffe. De toute façon, au Labrador, pour devenir un restaurant il suffit de posséder un micro-onde et une friteuse.»


M. Roy habite à Saguenay, où il travaille comme coordinateur artistique du centre de production et de diffusion multidisciplinaire Le Lobe. « Je viens du créneau du documenteur et j’alterne maintenant entre la fiction et le documentaire », explique le cinéaste, qui a touché à tous les genres avec ses quelque 150 productions, une moyenne d’une douzaine de films par année, les derniers le plus souvent en partenariat avec M. Gagné.


Une Japonaise, un Catalan


Les « serial shooters » savent improviser des tournages quand il le faut. La dernière production du duo Anata O Korosu a été imaginée et tournée en quelques heures en Espagne, en novembre 2011, là encore en exploitant à l’extrême la légèreté et la mobilité du nouveau monde médiatique.


« On était invités au 37e Filmets de Baladona, qui est un peu le Verdun de Barcelone, pour y présenter notre film Life and Death of Yul Brenner, explique le cinéaste. J’avais ma caméra. Sur place, on a croisé une comédienne japonaise [Eriko Takeda] qui vit à Paris et un acteur catalan [Ramon Canals] qui fait beaucoup de doublage. On s’est dit qu’on allait faire un film ensemble. On a écrit le scénario en une soirée et on a tourné le lendemain en quatre ou cinq heures, en caméra subjective, avec la voix hors champ de Ramon. On a ensuite reçu l’invitation pour ouvrir le 38e Filmets en novembre dernier. On a eu un peu de pression, mettons. »


Le petit bijou de cinq minutes a tellement impressionné qu’il est diffusé sur les vols d’Air Canada après avoir été sélectionné au dernier Festival de Cannes et dans deux douzaines d’autres rendez-vous cinématographiques d’autant de pays. « Le film, en catalan et en japonais, tourné par deux Québécois, a représenté le Canada partout », dit fièrement M. Roy, qui travaille maintenant sur Dashe, décrit comme un conte rural chanté sur un mode country western. La fiction sera tournée en octobre.


La révolution numérique multiplie ainsi les petits miracles. Les films se tournent et se diffusent bien plus facilement qu’au moment où les pionniers inventaient le cinéma vérité, ici comme ailleurs, avec des équipes et de l’équipement qui remplissaient un ou deux pick-up…


« Ce monde, mon monde, a été bouleversé par la technologie, qui permet maintenant de tourner, de monter et de diffuser des “produits”, entre guillemets, dignes d’Holywood avec 2000 $ d’équipement. Comme chacun peut tourner, il faut se démarquer avec des histoires originales tournées par des équipes ultralégères. Cette révolution nous ramène aux sources de cet art, aux films de l’ONF tournés par Pierre Perrault, Gilles Proulx ou Denys Arcand. »

 

En avant comme avant


L’Office national du film (ONF) alimente et enrichit sa propre tradition. « On doit encore se demander comment les technologies servent à raconter des histoires, poursuit Hugues Sweeney, producteur exécutif du studio de productions interactives de l’ONF. À la fin des années 1950, de nouveaux appareils permettant de synchroniser la prise d’image et de son ont favorisé le développement du cinéma direct. Je vois la souris et la webcam comme on voyait les magnétophones Nagra à l’époque. Michel Brault parlait des technologies comme des capteurs du réel. Nos productions actuelles conçoivent les technologies de la même manière. »


L’ONF parle donc de « productions interactives » pour décrire certains de ses webdocs, ses applications mobiles, ses installations et mêmes ses performances. Cette approche multiplateforme pour raconter des histoires va aboutir la semaine prochaine à la présentation du Journal d’une insomnie collective au Festival de film de Tribeca, à New York. Le projet, imaginé par M. Sweeney une nuit sans sommeil, après la naissance de sa fille, permet de cumuler et de partager en ligne des informations auprès d’insomniaques, en tapant du texte, en dessinant à l’aide de la souris ou en enregistrant une réponse vidéo.


« J’essaie de plus en plus de réfléchir aux manières de sortir de l’écran, explique le directeur. Ce qui est en train de se passer de plus intéressant concerne la rencontre entre l’art et la technologie. L’ONF a toujours été un lieu d’innovation. IMAX a été inventé ici comme un des premiers films d’animation créés par ordinateur. Maintenant, ça se poursuit sur le Web. »


Seulement, pour bien faire, il faut penser autrement. L’ONF ne conçoit pas ses productions en ligne, l’application ou le site Web, comme de simples produits dérivés d’une matrice centrale, un documentaire par exemple. « Nos projets sont des prototypes d’une manière holistique de créer, conclut l’explorateur du Web. Je regarde encore beaucoup de films et je lis encore. Tout ne va pas devenir fragmenté et multiplateforme. Mais les trois quarts des projets dits transmédias que l’on voit sont souvent ordinaires parce qu’ils sont toujours l’enfant pauvre d’une émission de télé ou d’un film. Quand il y a la nécessité de raconter une histoire sur plusieurs plateformes, soit à cause du sujet, soit à cause du public ou des fonds, la seule façon de faire quelque chose d’intéressant, c’est maintenant dans cette perspective holistique. »

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