La webtélé de Quat’sous

La websérie Manigances, diffusée sur le site Kebweb.tv.
Photo: Kebweb.tv La websérie Manigances, diffusée sur le site Kebweb.tv.

C’est tout d’un côté et presque rien de l’autre. L’écart d’échelle entre le financement de la production pour la télé traditionnelle et sa version postmoderne en ligne se confirme au Fonds des médias du Canada (FMC). L’organisme fédéral biculturel distribue autour de 365 millions de dollars, bon an, mal an, dont un petit tiers provenant de l’État fédéral, le reste étant fourni par les entreprises de distribution des signaux. Les webséries originales francophones accaparent moins de 1 % du total, soit près de 5 millions sur le milliard distribué depuis trois ans.

Deux volets servent à redistribuer la manne globale. Le volet convergent (330 millions) appuie les projets à plateformes multiples, dont la télévision et tous les contenus numériques dérivés. Ce qui a par exemple permis de soutenir la production de webépisodes en complément des séries régulières Tout sur moi ou Penthouse.


Le volet expérimental du FMC (35 millions) favorise les contenus numériques et les logiciels d’application interactifs sans lien avec la télé, notamment des jeux virtuels. C’est là que se retrouvent les webséries originales. Le Fonds a soutenu 11 productions francos en trois ans, dont Émilie, Fréquences, La boîte à malle et Le judas, pour une moyenne d’environ 500 000 $ chacune.


« Il ne faut pas perdre de vue le cadre qui nous a été livré à notre création, explique Stéphane Cardin, vice-président, industrie et affaires publiques du FMC. Le volet expérimental appuie les projets jugés les plus novateurs, y compris des webséries. Il se peut qu’à compter d’avril 2014, à la révision du cadre, il devienne possible d’apporter un soutien plus considérable à la création narrative websérie ou transmédia. »

 

Et quoi encore ?


Pour l’instant, une autre source, le Fonds indépendant de production (FIP), fournit aussi plus de 1 million par année depuis 2010 pour soutenir les productions originales pour le Web. Et c’est à peu près tout, mais suffisant pour confirmer que la webproduction demeure l’enfant pauvre du secteur, par ailleurs milliardaire.


« C’est une question de réglementation, explique Claire Dion, directrice générale adjointe du FIP. Nous, on vit avec des règles qui datent de vingt ans, alors peut-être qu’effectivement il serait temps de revoir certaines balises. Cela dit, il ne faut pas oublier que nous sommes un petit marché, que les revenus sont encore à la télé traditionnelle et qu’il s’agit donc de faire fonctionner cette machine le plus possible. »


Sauf que ce monde change lui aussi. Tous les modèles économiques des industries de la culture et des communications, ou presque, semblent solubles dans le numérique. Alors, pourquoi la télé y échapperait-elle ? En fait, elle subit aussi les effets profonds de cette « destruction créatrice », selon l’éclairante formule popularisée par l’économiste Joseph Schumpeter. L’hypertexte, les réseaux, la miniaturisation comme le Web bouleversent tous les processus de création, de production, de distribution, de diffusion et de réception.


L’entreprise américaine Netflix, qui propose des films et des séries à la carte, concentre la révolution en marche. Cet hiver, elle a produit et diffusé la mégawebsérie House of Cards (13 épisodes de 50 minutes), qui rivalisait avec les meilleures productions des grandes chaînes généralistes ou spécialisées. Le drame politique aurait totalisé près de trois millions de visionnements moins de deux semaines après son lancement début février.

 

Incubateur de talents


Les petites productions soutenues par le FIP, comme Manigances, n’en sont pas là. Certaines webséries québécoises stagnent à quelques dizaines de milliers de visionnements. « On dirait que des communautés se créent et ne bougent pas, même à la deuxième saison, poursuit Mme Dion. Personnellement, je crois que c’est une question de promotion, et il faudra aussi s’attaquer à ce problème. »


L’incubateur de talents en ébullition évolue très rapidement. Mme Dion peut même observer les transformations depuis le début du programme, au début de la décennie. Il attire une quarantaine de dossiers par année. Le FIP a fermé son nouveau concours annuel au début du mois. La sélection finale de cinq ou six projets se fera en mai.


« On a constaté un virage, dit la directrice Dion. Les premières années, les projets proposés étaient plus calqués sur la télé. Maintenant, c’est plus Web et plus risqué. On a reçu beaucoup plus de projets à très petits budgets et des propositions qui sortent des genres traditionnels pour aller vers l’horreur, le mystère, l’enquête, la science-fiction, l’humour, des genres qu’on ne voit pas à la télé. »


Ce qui sort du même coup des drames familiaux en surnombre sur les écrans traditionnels. Ce qui fait encore plus regretter qu’on subventionne autant ceci et pas assez cela.

À voir en vidéo