À voir le vendredi 12 avril - Anéantissement tranquille

La légende veut que, le 3 janvier 1889, Friedrich Nietzsche ait été témoin à Turin du triste spec- tacle d’un cheval roué de coups par son maître. Bouleversé, le philosophe aurait gardé le lit deux jours, à l’issue desquels il n’aurait plus jamais été le même. D’aucuns estiment que cet événement, plus qu’une possible syphilis, fut l’élément déclencheur de sa désagrégation mentale subséquente.

Et le cheval, dans tout ça? Le cinéaste hongrois Béla Tarr s’est amusé (façon de parler) à lui inventer un après dans Le cheval de Turin, son film-testament, insiste-il. Près de deux heures et demie et une trentaine de plans: telle est la structure à l’intérieur de laquelle l’auteur a circonscrit l’univers gris et austère de son film superbement photographié en noir et blanc.

Dans l’existence morne et pleine de silence d’un vieil homme à moitié paralysé qui habite avec sa fille une cabane pleine de trous au milieu d’une végétation chiche ponctuée d’arbustes rabougris, on trouve des traces de Bergman, et surtout de Tarkovski. Le vent souffle et souffle encore...

Assise devant sa fenêtre, la jeune paysanne contemple le vide agité comme une ménagère son poste de télévision. Le terme «contemplatif» fut inventé pour décrire des oeuvres telles que Le cheval de Turin, mais dans ce cas-ci, Béla Tarr flirte avec le léthargique. Il ne s’agit pas d’un défaut, au contraire, le film s’apparentant fort à une marche funèbre.

Découpé en six jours, le récit minimaliste et tissé de routines déclinées en d’infimes variations peut (entre autres) être interprété comme une Genèse inversée, en cela qu’on n’assiste pas à la création du monde, mais à son anéantissement tranquille, inéluctable. Au terme du sixième jour, père et fille semblent condamnés au malheur, quoi qu’ils fassent.

Le film ne comporte pas de septième jour. Déprimant, Le cheval de Turin? Oui et non, en cela que sa magnificence formelle élève l’âme et l’esprit en dépit du pessimisme du discours. Ou alors, peut-être le cinéaste suggère-t-il ainsi que, lorsque plus rien ne va, le Beau peut contribuer à la suite du monde?

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