À voir le jeudi 11 avril - Le tumulte intérieur

«J’étais un enfant dépossédé du monde. Par le décret d’une volonté antérieure à la mienne, je devais renoncer à toute possession en cette vie. Je touchais le monde par fragments, ceux-là seuls qui m’étaient immédiatement indispensables, et enlevés aussitôt leur utilité terminée; le cahier que je devais ouvrir, pas même la table sur laquelle il se trouvait; le coin d’étable à nettoyer, non la poule qui se perchait sur la fenêtre; et jamais, jamais la campagne offerte par la fenêtre.»

Ainsi s’ouvre la nouvelle Le torrent, d’Anne Hébert, une première oeuvre, déjà majeure, publiée en 1950. Les thèmes charnières de l’auteure sont en place: le sentiment d’aliénation, l’enfer- mement, la liberté toute proche mais inatteignable... tel fut le lot d’Élisabeth dans Kamouraska, de soeur Julie de la Trinité dans Les enfants du sabbat, des habitants de Griffin Creek dans Les fous de Bassan...

La sortie en 2012 du film Le torrent, un long-métrage splendide et triste, aurait dû susciter plus d’enthousiasme et d’intérêt. Anne Hébert est une géante de la littérature. Toute adaptation de son oeuvre devrait créer l’événement. Passer de mode, le livre, il faut croire. Cette année-là justement, la revue Positif publia un dossier sur le désintérêt culturel et critique envers l’adaptation de classiques littéraires en prenant notamment pour exemple l’excellent travail accompli par le cinéaste Benoît Jacquot avec Adolphe, d’après Benjamin Constant, film dont l’existence même aurait naguère donné lieu à un débat, selon le journaliste.

Dans le cas qui nous occupe, le réalisateur Simon Lavoie (qui citait déjà les poèmes d’Anne Hébert dans Laurentie) peut se targuer d’avoir su traduire (et non pas simplement «mettre») en images la prose de la romancière. La beauté glacée est là, le souffle dans l’étouffement aussi.

Récit d’un jeune homme qui cherche à s’affranchir de sa mère imposante et terrible, comme le Québec tentait alors de s’arracher à sa Grande Noirceur, Le torrent représente bien davantage qu’une histoire d’amour contrariée entre un Blanc hanté et une «sang-mêlé» libre, malgré ses entraves. C’est l’histoire du Québec d’alors et, peut-être un peu, de maintenant.

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