Laissez-nous rire

Tout sur moi est l’une des rares autofictions postmodernes à avoir fonctionné au Québec.
Photo: Marlène Gélineau Payette Tout sur moi est l’une des rares autofictions postmodernes à avoir fonctionné au Québec.

Ça déprime fort à la télé québécoise. Les scénarios imbibés de spleen ont la cote et les personnages neurasthéniques abondent. Normal, l’avenir se bouche et les rêves s’estompent. Les changements virent immanquablement au noir et la corruption s’étend.


Le fond du pot de Prozac est atteint avec la deuxième saison de 19-2, série policière de Radio-Canada. Rien ne va plus et tout s’effondre depuis le départ infernal autour d’une tuerie dans une école secondaire. Les personnages pataugent dans la misère enfouie au plus profond d’eux-mêmes et le mal-être passe d’une génération à l’autre. La misère existentielle devient quasi insupportable autour des policiers piliers Chartier et Beroff. Le premier vient de perdre sa mère dans un accident causé par le père alcoolique. Le second, taciturne et bougon, constamment en colère, a une mère qui ne l’aime pas et le lui dit, une femme qui ne veut plus de son mari et le fait savoir en couchant avec le capitaine du poste. Lundi soir dernier, l’agent Beroff arrêtait son propre fils soupçonné de harcèlement d’une jeune fille sur Internet. Au secours !


Mieux vaudrait rire que pleurer de temps en temps. Seulement, l’antidote se fait assez rare à la télé québécoise, enfin, dans les séries, les feuilletons, et les sitcoms, bref en fiction. Pourquoi d’ailleurs ? Pourquoi tant de dramatique et de tragique et si peu de comique ?

 

Le bagne à perpète


La réponse toute simple renvoie à la complexité du genre, selon les spécialistes consultés. « Je comprends que la saison télé est un peu heavy, dit André Béraud, directeur de la fiction et des longs-métrages de Radio-Canada. En plus, historiquement, en fiction, il y a généralement plus de drames que de comédies. Mais l’humour est un genre très difficile : en plus de faire rire, en plus d’être pertinent et intelligent, en plus d’adopter un ton, de le maintenir et de l’assumer, comme dans Les boys, il faut avoir de la repartie, des personnages équilibrés et des histoires bouclées de semaine en semaine. »


Bref, c’est le bagne à perpétuité, comme la critique artistique dont parlait Aragon. Marc Robitaille, qui enseigne la scénarisation comique à l’École nationale de l’humour, n’en pense ni plus ni moins.


« Il y a effectivement moins de fictions comiques à la télé comme au cinéma, où domine le petit film “ dark and depress”, et mon hypothèse est tout simplement que l’humour est beaucoup plus difficile à maîtriser, reprend-il. En plus, la comédie est le genre le plus prisé par le grand public, mais aussi le plus sévèrement jugé, tout le temps. Les gens vont accepter un drame à moitié réussi, mais ils demeurent intraitables pour un gag jugé mauvais. Et l’humour, ce n’est pas juste dur à écrire : c’est difficile à exécuter, à jouer et à tourner. »


Ça s’apprend donc ? « Sans doute pas », répond franchement le professeur Robitaille, qui a écrit plusieurs livres sur le hockey et le baseball, scénarisé lui-même l’adaptation cinématographique de son livre Un été sans point ni coup sûr (Les 400 Coups, 2004) et une bonne centaine de sketchs d’Un gars, une fille, succès international inégalé de la télé québécoise. L’humour ne s’apprend « sans doute pas », mais les « principes » du genre, eux, peuvent s’apprendre, poursuit le pro. « On peut comprendre par exemple ce qui rend un personnage comique ou pas et ce qui change. Maintenant, un con ne fait plus rire. L’idiot apparent a plutôt des dysfonctionnements qui le rendent intéressant. Le patron dans The Office est sur ce modèle. Homer Simpson aussi. »


Cet art très exigeant peut par contre être mal desservi par certaines mécaniques de création. Marc Robitaille admire Isabelle Langlois (Rumeurs, Mauvais karma) et Stéphane Bourgignon (Tout sur moi), mais souligne du même coup la contrainte surhumaine d’écrire seul des dizaines d’heures de scénario. On pourrait ajouter le roi François Pérusse, qui fait tout tout seul, y compris les voix de sa série animée dans Pérusse Cité. Les Parent fait maintenant appel à plusieurs claviers. Aux États-Unis, certaines séries emploient des équipes de 10 ou 15 auteurs.


C’est le cas des Appendices (Télé-Québec), qui font tout en groupe. Les sept membres partagent l’écriture, jouent ensemble et se divisent même les cachets à parts égales. Mieux encore, cette collaboration permet d’accoucher d’une variété impressionnante et croissante de styles, de l’absurde à la parodie.


« On fait deux réunions par semaine pour lire et modifier nos textes », explique l’appendice Julien Corriveau, lui-même une drôle de bestiole capable de tout faire : écrire, jouer, composer et chanter. Il a même défendu une maîtrise sur Kant. « C’est une philosophie du travail en équipe, dit-il. Au Québec, nous sommes perdants de ne pas exploiter cette formule. Écrire en collégialité, ça crée de meilleurs résultats. Les stand-up ont bien compris ça et ils emploient des équipes d’auteurs depuis longtemps. Malheureusement, les structures de rémunération de l’industrie québécoise ne sont pas adaptées. »

 

Un genre à prendre


Les formes du rire évoluent, évidemment. Marc Robitaille fait remarquer que Moi l’autre, série un peu culte des années 1960, serait maintenant considérée comme une production pour enfants. La comédie de situation (sitcom) a engendré des chefs-d’oeuvre ailleurs comme ici, de Seinfeld à La petite vie. La forme a moins la cote maintenant, et la grille québécoise n’a pas abrité de productions de haute tenue dans ce créneau depuis, quoi, Dans une galaxie près de chez vous ?


« Je pense que la sitcom est peut-être le seul genre qui n’a pas encore été réinventé au Québec, dit André Béraud. On l’a fait avec les séries lourdes, avec les téléromans plus qu’une fois, mais la sitcom n’a pas beaucoup été retravaillée au Québec. Aux États-Unis, en comparant I Love Lucy à Modern Family, on voit bien que quelque chose a été réinventé. »


L’échec récent d’Adam et Ève de Claude Meunier, qui n’aura pas de suite à Radio-Canada, n’en devient que plus significatif. Julien Corriveau fait remarquer que la télé québécoise n’a pas non plus pris le virage de l’autofiction postmoderne, comme dans Curb Your Enthuisasm. « À part Tout sur moi, le faux documentaire et le mélange entre la fiction et la réalité n’ont pas marché ici, alors que ça explosait partout dans le monde. Je pense que nous avons encore un héritage assez fort de l’humour burlesque, comme dans La petite vie au fond, avec ses gros personnages. Ça n’existe pas ailleurs et cet héritage particulier fait qu’on ne suit pas vraiment le mouvement mondial. C’est un trait culturel intéressant en même temps. »


L’humour à sketchs, maintenant dominant avec Et si…, Les détestables, LOL ou Les bobos, peut aussi tomber sous ce genre élargi de la caricature encapsulée. Le canevas remonte à l’Antiquité et certaines portions du Sketch Show de TVA activent à peu près les mêmes ressorts comiques qu’il y a 2000 ans. Un gars, une fille, écrit en équipe, a connu un succès international avec cette formule.


Le scénariste-comédien Julien Corriveau renvoie finalement la balle dans le camp des producteurs et des diffuseurs, « qui prennent de moins en moins de risques », selon lui. Et si on lui donnait carte blanche alors, histoire de compenser un peu pour la déprime généralisée des ondes ?


« Ce qui me manque, c’est une série hybride, à cheval entre la sitcom et la série, répond-il. Personnellement, c’est ce que je consomme le plus avec The Office ou Parks and Recreation ou 30 Rock. On n’a pas d’équivalent ici, malheureusement, d’une fiction comique qui utilise les canevas de la comédie de situation tout en sortant des décors en carton et des rires en canne. Ou bien, au contraire, je tournerais une émission devant public en tentant de renouveler un peu ce vieux genre comique. »



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