Beautés espérées

Émilie Besse, journaliste française, animatrice de L’édition spéciale de Canal +, a étudié la littérature à la Sorbonne et détient une maîtrise en lettres modernes.
Photo: Agence France-Presse (photo) Franck FiFe Émilie Besse, journaliste française, animatrice de L’édition spéciale de Canal +, a étudié la littérature à la Sorbonne et détient une maîtrise en lettres modernes.

Le reporter culturel de la télé de Radio-Canada (RC) Claude Deschênes a annoncé sa retraite prochaine cette semaine sur un réseau social en ligne. Il a évoqué ses 33 années de service et en même temps déploré que, « depuis quelque temps, l’espace accordé à la culture a rétréci », ajoutant qu’il se sentait « à l’étroit dans ce nouveau contexte » et que sa passion n’avait « plus de place pour s’exprimer ».


Beau sujet. D’autant plus que la couverture culturelle dans les médias se résume souvent à de la plogue ou à de la critique. On y reviendra.


Ce départ cache un autre beau sujet, justement à propos des beaux sujets qui s’activent dans ce secteur spécialisé du journalisme télévisé. On n’y retrouve à peu près que des femmes, et même que de très belles femmes, toutes compétentes, talentueuses, diplômées et cultivées, on s’entend, mais qui semblent toutes ou presque sorties d’un magazine de mode. Le modèle s’étend partout, de RC à TVA, de V à Artv, des émissions généralistes du matin aux productions hyperpointues sur la littérature ou le cinéma.


Alors, pourquoi ? Pourquoi faut-il ressembler à un mannequin ou en adopter le look pour couvrir les arts et la culture à la télé ? La question osée se pose, même et surtout à l’approche du 8 mars, Journée internationale de la femme.


« La beauté et encore plus la beauté à la télé, ce n’est quand même pas un sujet banal », remarque Mariette Julien, professeure à l’École supérieure de mode de Montréal de l’UQAM, directrice du Groupe de recherche sur l’apparence (GRAP), spécialiste de la médiatisation du corps et de l’image. « On le voit depuis plusieurs années et c’est de plus en plus marqué au petit écran, mais un peu partout aussi : il y a indéniablement des critères de beauté, des standards de l’esthétique corporelle, rattachés à certains métiers. Cette prime à la beauté semble particulièrement prégnante dans le milieu du journalisme culturel et des arts, où il y a une différence entre l’image des femmes et celle des hommes reporters. »


C’est qu’il reste encore quelques mâles dans le secteur. L’émission District V établit la parité devant la caméra, avec Herby Moreau et Alexandre Champagne pour accompagner Isabelle Ménard et Maripier Morin. Seulement, là encore, les deux femmes, toutes deux douées et parfaitement à leur place, n’ont vraisemblablement pas été choisies parce qu’elles abuseraient de leur droit à la laideur. Mme Morin s’est d’abord fait remarquer comme mannequin teneur de valise à l’émission Le banquier, un jeu bling bling entièrement bâti autour des sparages des concurrents, du plumage des beautés et de l’appât du gain.


« Il faut se rappeler qu’on est dans un monde marchand, poursuit la professeure Julien. La télé vit en partie de la publicité et il y a un fondement mercantile dans une chronique culturelle, en ce sens qu’on annonce des spectacles et qu’on incite les gens à acheter des produits. Or l’acte d’achat et la beauté, dans un sens large englobant les êtres et les choses, sont liés. Il n’y a pas d’achat sans désir. Dans ce contexte général, tous les détails entrent en ligne de compte, y compris l’image du reporter qui fait son travail de journaliste. Ce qui explique finalement pourquoi il y a de plus en plus de femmes dans certains domaines précis. Elles servent l’esthétisation à outrance de l’image pour faire vendre le produit, pour attirer l’attention sur une émission plutôt qu’une autre. Bref, elles deviennent elles-mêmes des produits de consommation. »


La choséification des êtres


Évidemment, le souci de la beauté semble universel et chaque société établit des règles pour en juger. La nôtre, hypermédiatique, relaie les siennes propres, ici comme ailleurs, le Québec ne détenant pas le monopole de la faveur à la splendeur. Mariette Julien, coauteure de L’éthique de la mode féminine (PUF, 2010), allonge les critères proposés et imposés par les médias pour formater le corps idéal. Cette leçon vaut alors pour la plupart des médias et des émissions et pas seulement les productions culturelles où la tendance s’affiche peut-être avec un peu plus de force.


« Dans notre société de consommation, chacun juge le produit à son emballage, dit la pro du paraître. Le philosophe Jean Beaudrillard remarquait déjà que les rapports aux choses sont maintenant transposés aux êtres. Le packaging touche tout le monde. Dans notre monde, l’intériorité se résume à l’extériorité. La profondeur, c’est celle de la peau. C’est très angoissant quand l’on vieillit. »


La première obligation du corps à l’ère de la dématérialisation médiatisée concerne le contrôle, la transformation, la soumission au modèle standard. La professeure pointe alors vers l’exemple typique de ces émissions de téléréalité où les participants doivent perdre du poids. « Le contrôle est exigé pour le poids, mais aussi pour le poil ou l’âge, ajoute-t-elle. En plus, la publicité des produits esthétiques ou de la chirurgie nous répète qu’on peut apporter des changements réels à notre corps parce que nous aurions tous un devoir de beauté. Et le beau sexe soumis à cette obligation, c’est surtout le sexe féminin. Une femme est toujours évaluée sur son apparence, même si elle a un postdoctorat. »


À preuve : le magazine Business Insider vient de publier une liste des « scientifiques vivants les plus sexy », avec 50 nominations, dont une moitié de femmes Ph.D. La professeure Julien fait remarquer le look avantageux des chroniqueuses du Code Chastenay à Télé-Québec ou des animatrices des Docteurs de Radio-Canada. La prime au pétard semble explosé partout, bien au-delà des émissions culturelles.

 

La tyrannie de l’apparence


« Il ne faut pas se le cacher, poursuit Mme Julien, le look devient un critère d’embauche à la télé, au journal télévisé comme partout ailleurs dans la grille de programmation. Le look, c’est une manière de se publiciser à travers le corps. Ces femmes qu’on voit à l’écran, toutes diplômées, toutes compétentes, répondent toutes à un certain standard et ça ne peut pas être un hasard. »


La spécialiste est même capable de dresser une liste de certains critères changeants d’une ère à l’autre. Le Moyen Âge prisait les petites bouches. Notre époque apprécie les sourires à 200 %. « Maintenant, les femmes prennent la parole et la bouche fait partie du processus d’érotisation du corps de la femme. De la même manière, on aime maintenant les grandes femmes, signe d’une égalité, alors que dans l’histoire de l’humanité la faveur allait plutôt aux petites dames. Un président se pavanant avec une épouse plus grande que lui, comme le président Sarkozy avec Carla Bruni, c’était impensable il y a quelques décennies à peine. »


Les critères contemporains, valables de Vancouver à Vladivostok, s’enchaînent. Il faut être mince, avoir la chevelure épaisse et brillante, si possible de grands yeux, la peau lisse et impeccable, les pommettes hautes, les lèvres pulpeuses et généreuses, etc. « C’est le modèle américain, hollywoodien, celui qu’on a vu à la cérémonie des Oscar, note la spécialiste. Les chroniqueuses culturelles répondent à ces standards. Je suis certaine que ceux qui font passer les entrevues appliquent inconsciemment une sorte de grille. »


Évidemment, le crapaud est beau pour sa crapaude, et vice versa. Tous les dégoûts sont dans la nature. On semble en plein polythéisme, chacun choisissant le dieu beauté qui l’arrange. Seulement, cette apparente démocratie esthétique, celle du vêtement notamment, ne résiste pas vraiment à l’analyse, selon la professeure Julien. Elle remarque plutôt une sournoise tyrannie qui s’infiltre partout, y compris dans les médias.


« Chacun pense se distinguer et pourtant tout le monde est pareil partout. On n’a qu’à voir dans les aéroports internationaux : à part la langue, presque plus rien ne distingue un voyageur d’un autre. »


D’où aussi l’impression juste de contempler des clones d’une chaîne à l’autre. D’où la même mise en scène du désir partout, y compris dans les émissions réputées les plus sérieuses.


« Il faut en plus annoncer le plaisir sexuel, attirer l’attention, conclut Mariette Julien. Être beau ou belle ne suffit plus. Il faut avoir l’air sexy dans le regard, la coiffure, l’habillement. Regardez les chaussures inspirées de l’univers sadomasochiste que l’on voit partout, avec ces stilettos très, très hauts. Quand on voit une animatrice de plain-pied, on remarque que les chaussures reproduisent ce modèle. Tout le monde est pris dans cet engrenage de l’apparence, même les animatrices les plus sérieuses. Nous vivons sous une tyrannie de l’apparence et les médias contribuent énormément à la maintenir. »

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5 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 2 mars 2013 12 h 15

    Mais pourquoi les pétards concèdent?

    Des femmes intelligentes et compétentes qui jouent avec complaisance ce jeu de la séduction publicitaire ne réalisent-elles pas les torts qu'elles causent à l'ensemble des femmes, à l'ensemble des personnes?

    Ce peu de solidarité envers les autres femmes, envers le genre humain, n'est pas une très grande preuve d'évolution.

    Piquer ainsi la fibre sensible de la vanité individuelle de ces femmes a en tout cas l'effet dévastateur de les empêcher de mieux faire servir leurs compétences, de les neutraliser, de diviser les femmes entre elles, d'en brimer la nécessaire solidarité.

    On crée une hiérarchie très efficace.

  • Simon Dor - Abonné 3 mars 2013 13 h 51

    @France Marcotte: en même temps, qui va refuser un emploi sans être absolument convaincu que l'apparence y est pour quelque chose?

    • France Marcotte - Abonnée 3 mars 2013 18 h 52

      Ces femmes pourraient faire bien mieux que de refuser ces emplois.

      Pensez-y un instant...

  • François Delorme - Inscrit 5 mars 2013 11 h 13

    Pas nouveau mais nécessaire...

    Le sujet n'est pas nouveau. Mais rien ne change car le modèle en profondeur sous-jacent est "économique". Décourageant.

    Un bon texte à lire ici:

    http://politique.eu.org/spip.php?article2140

  • Denis Thibault - Abonné 5 mars 2013 20 h 18

    Miss météo

    Comprenez-vous quand j'affirme que je m'ennuie de "ma" Jocelyne Blouin? Non pas que celle qui l'a remplacée ait démérité d'une quelconque façon ou qu'elle soit moins compétente. Non, pas du tout. Je n'ai aucune raison de penser ça, ni du reste aucune compétence pour en juger. Non, je m'ennuie d'une époque où toutes les femmes pouvaient apparaître à l'écran, habillée n'importe comment et coiffée à la va comme je te pousse. Ces femmes pouvaient avoir des enfants et avoir l'air d'en avoir eus 6 mois plus tard sans qu'on s'en surprenne. Ces femmes pouvaient vieillir à l'écran, en notre compagnie, comme tous les Bernard Derome du monde entier, prendre du coffre en même temps que de l'aisance, bref, ressembler à du monde familier auquel on peut s'identifier sans pogner un coup de vieux. Cependant que maintenant, au train où vont les choses, je me demande si on ne va pas les "changer" à tous les cinq ans, histoire de rester dans le coup. Si on n'y prend garde, bientôt ce seront toutes des adolescentes filiformes qui nous feront les grandes entrevues, les reportages internationaux, qui couvriront en direct l'élection du pape.

    C'est ben d'valeur, mais j'ai pas voté pour ça.