Des concours de circonstances

Les jurés de La voix : Ariane Moffatt, Marc Dupré, Marie-Mai et Jean-Pierre Ferland avec, au centre, l’animateur Charles Lafortune.
Photo: Productions J Les jurés de La voix : Ariane Moffatt, Marc Dupré, Marie-Mai et Jean-Pierre Ferland avec, au centre, l’animateur Charles Lafortune.

Ce phénomène culturel et populaire ne date pourtant pas d’hier. Aux États-Unis, les médias ont vite récupéré les concours amateurs. The Major Bowes Amateur Hour, un «radio-crochet» selon une jolie appellation franco-française, a tenu l’antenne de 1934 à 1945 puis a été transféré à la télévision en 1948 pour devenir The Original Amateur Hour.

L’encyclopédie Wikipedia liste 11 émissions télé de talents dans le monde entre Beat the Clock (1950) et Big Brother (1999), mais près de 110 depuis le début du siècle. Ici, Les jeunes talents Catelli ont tenu les ondes de 1963 à 1980 et l’explosion récente se confirme aussi, avec deux pôles de créativité évidents, la cuisine (des Chefs à Et que ça saute) et la chanson (de Star académie à La voix).

Forme saillante de la culture

 

Line Grenier, professeure du département de communication de l’Université de Montréal, spécialiste de la culture populaire, s’intéresse particulièrement aux déclinaisons musicales du genre. « Le concours est une des formes les plus saillantes de la culture contemporaine où se croisent la variété musicale et la téléréalité, dit-elle. Ce n’est pas un hasard. D’abord, c’est un produit télévisuel. Ça semble évident, mais ça ne l’est pas. Ensuite, si la forme musicale utilise tellement le concours, c’est aussi parce qu’elle concrétise des enjeux en rapport avec la célébrité, la légitimité et la crédibilité culturelle, mais aussi parce que la musique est rassembleuse. On le voit dans On connaît la chanson ou Un air de famille : ces émissions créent des ponts et font que les gens se connaissent et se reconnaissent. »

Un show néolibéral ?

 

Avec une équipe universitaire, la professeure suit le déroulement du concours Étoile des aînés, une compétition pancanadienne pour les gens de 65 ans et plus. L’étude savante regarde « comment ce type d’organisation permet de réfléchir aux nouvelles formes de circulation de la musique », mais aussi les rapports entre les personnes âgées et la culture.

Et que dit de nous cette passion débridée pour les compétitions, surtout quand elles sont médiatisées ? À l’évidence le modèle de base permet à des amateurs talentueux mais méconnus de se faire juger par des experts dans le but de dénicher rapidement le gros lot de la gloire et de la fortune. L’émission de talent concentre ainsi quelque chose de l’idéologie du self-made-man maintenant décliné par le néolibéralisme, où chacun devient une petite entreprise de promotion de ses performances.

« Il y a quelque chose de l’entrepreneurship de soi dans cet accent mis sur la compétence et l’excellence, note la professeure Grenier. Ce sont des shows néolibéraux finalement. Les différents concours, sans être pareils, avec leurs particularités, se rejoignent dans cette idée de la nécessité pour chaque personne, dans nos sociétés, de toujours travailler à l’exploitation maximale de ses propres ressources. Le complément de cette vision dit que nous sommes toujours incomplets. En plus, il n’y a personne pour tirer les ficelles de manière machiavélique : c’est l’ordre des choses économiques, politiques et culturelles qui nous façonne. »

Une métaphore ?

 

Le télé-crochet devient donc une métaphore de notre temps ? Pas vraiment. « La métaphore supposerait une réalité extérieure à ce dont elle témoigne, réplique la professeure. Au contraire, je crois que les concours télévisuels contribuent à constituer cette réalité. Dans ce sens que si on enlevait les concours de notre monde, on aurait un autremonde. Ce n’est pas la cause, mais ce n’est pas innocent dans notre culture. Des concours, il y en a d’ailleurs partout dans notre monde culturel, pour les bourses, pour les oeuvres d’art public, pour les subventions. Les concours de talents se distinguent en passant à la télé, mais aussi en combinant de l’ordinaire et de l’extraordinaire, l’amateur et le professionnel. »

Il faut tout de même nuancer et ne pas amalgamer trop rapidement tous les concours, avertit la professeure Grenier. « La manière Star académie n’est pas celle de La voix, dit-elle. Il n’y a pas de répétitions pures, mais des jeux sur une même base. Certains juges se rapprochent de l’expert classique, neutre et détaché. D’autres s’impliquent beaucoup ou sont choisis pour leur notoriété. »

On le comprend bien avec le soin apporté par TVA pour la composition du jury de La voix où se retrouve les « coachs » Jean-Pierre Ferland, Ariane Moffatt, Marc Dupré et Marie-Mai, elle-même mise au monde par Star académie. La vingtième saison du concours American Idol paye 18 millions de dollars pour compter Mariah Carey parmi son trio de juges. L’an dernier, l’émission rivale X Factor avait attiré Britney Spears avec 16 millions sans que sa présence gonfle les cotes d’écoute. La liste des stars qui sont juges dans une émission comprend Christina Aguilera, Steven Tyler, Paula Abdul et Jennifer Lopez.

Le convenu

 

Ces jurys semblent à peu près toujours tomber dans le convenu, le banal, bien fait certes, mais sans plus. Même en choisissant les candidats à l’aveugle, on se retrouve avec des sous-produits clonés des industries culturelles. La sociologue l’admet, tout en refusant les suppositions simplistes entre l’avant-garde et le mainstream, l’innovation et la répétition.

« Je donne cette thèse à penser à mes étudiants : le populaire constitue le lieu même des tensions entre ce qui est considéré comme original et ce qui ne l’est pas, entre la répétition et la nouveauté, entre l’originalité et la reproduction formatée, conclut Line Grenier. Les concours musicaux se retrouvent au coeur de ces tensions. Il y a autant de formatage à l’avant-garde que dans le mainstream : simplement, ce n’est pas le même formatage. En les regardant uniquement comme des réservoirs de banalité, on se coupe de quelque chose d’essentiel, ne serait-ce que la compréhension du fait que ce n’est pas innocent que la culture se présente comme ça, ici, maintenant… »

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