Télévision - Le télécrochet comme manque d’audace

Ariane Moffatt, Marc Dupré, Marie-Mai et Jean-Pierre Ferland décideront du sort des candidats de La voix. Charles Lafortune (au centre) sera aux commandes de la nouvelle émission de TVA.
Photo: OSA Images Ariane Moffatt, Marc Dupré, Marie-Mai et Jean-Pierre Ferland décideront du sort des candidats de La voix. Charles Lafortune (au centre) sera aux commandes de la nouvelle émission de TVA.

Un « crochet », selon une expression vieillotte, c’est une compétition de chant. Au temps fou du cabaret, un machiniste utilisait une sorte de gaffe pour tirer les candidats hués par le public avec un effet de scène assuré. Les Français ont récupéré le terme pour forger le mot « télécrochet », qui désigne donc un concours de chant télévisuel. Bravo et merci.

La jeune reine de tous les télécrochets s’intitule The Voice of Holland (en anglais, même en néerlandais). Comme American Idol ou Star Académie, il s’agit d’un simple concours de talents. Son originalité tient aux auditions à l’aveugle. Les membres du jury, des pros plus ou moins reconnus, n’évaluent les candidats qu’à leur seule voix, sans les voir, quoi. Une sonnette tient lieu de crochet.


La première saison lancée aux Pays-Bas en septembre 2010 a déchaîné les passions. La franchise décline maintenant le très jeune produit dans une quarantaine de pays.


TVA prendra ici le relais à compter du 20 janvier. Marie-Mai, Ariane Moffatt, Marc Dupré et Jean-Pierre Ferland décideront du sort des candidats et formeront les recrues épargnées. Charles Lafortune sera aux commandes du nouveau grand plateau du dimanche soir dont tout le monde va parler.


Il ne faut ni la clairvoyance ni l’enthousiasme de la Pythie pour prédire que ce concours « buzzer » en main va crocheter des millions de téléspectateurs, constituer un des piliers de la rentrée d’hiver de la télé québécoise. Il faut par contre un peu de distance rationnelle critique pour comprendre que TVA poursuit ainsi sa routine habituelle en introduisant une nouvelle valeur sûre dans une grille éprouvée mais quasi figée. La voix à la québécoise est d’ailleurs produite par Julie Snyder, qui a déjà récupéré Star Académie en France et Le banquier aux États-Unis pour en faire des mégasuccès de la machine médiatique de Québecor.


« Je trouve que TVA manque vraiment beaucoup d’esprit de risque », résumait le professeur Pierre Barrette de l’Université du Québec à Montréal, spécialiste de la télévision, en dressant le bilan de l’année télé 2012 au Québec pour Le Devoir, en décembre. Il ne jugeait pas La voix à venir en particulier, mais toute la grille de la chaîne généraliste privée depuis deux ou trois ans.


« TVA ne va toujours que vers des valeurs sûres, ne prend aucun risque. Diffuser l’ixième série de la franchise Lance et compte, c’est un peu pathétique. Il y a des émissions appréciables dans cette grille, O’, Un sur 2 ou Toute la vérité par exemple, de la bonne télé, mais qui ne réinvente pas la roue. A contrario, cette programmation convenue nous montre l’importance d’avoir une télévision publique qui constitue un foyer d’inventions et d’audaces. En fiction, c’est Radio-Canada qui prend des risques. Quand ça ne marche pas, ça ne marche pas, mais au moins on essaie. »


La forme de propriété des réseaux n’explique pas tout. V, une autre télé privée, innove à sa manière. Aux États-Unis, le réseau HBO porte la révolution des téléséries depuis deux décennies. La BBC, toujours très créative, est financée par l’État. Il n’y a pas de règle universelle. Radio-Canada emprunte parfois des chemins de travers avec l’argent public, mais pas toujours, on se comprend. Les actionnaires de TVA conduisent en ligne droite, le nez sur le « profit-o-mètre ».


Le professeur Barrette cite alors le penseur français Éric Macé, pour qui la programmation télé s’appuie sur « un conformisme provisoire », selon sa jolie formule. « C’est la meilleure façon de décrire les choses, commente-t-il. Le conformisme change chaque année, chaque saison, chaque jour à la limite, et ce mouvement impose de prendre des risques pour coller aux tendances du moment. À TVA, ces tendances, ce sont celles du plus grand nombre, qui se moule sur la facilité, selon une logique économique. Je comprends cette contrainte, mais je la trouve un peu décevante. »


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Monde d’hommes, univers de femmes

À l’automne, le conformisme provisoire (qui ressemble plus à du conservatisme permanent…) avait permis à TVA de programmer Un sur 2, une charmante série sur un couple éclaté cherchant à se recoller. La série mettait en vedette deux grosses étoiles du star-système québécois, Céline Bonnier et Claude Legault. Ce dernier se retrouve cet hiver dans la seconde saison très attendue de 19-2, une série policière à la québécoise aux qualités indéniables. Efficacité du rythme, sophistication de l’intrigue, véracité des dialogues, complexité des personnages, tout s’y retrouve et s’entremêle pour un résultat remarquable qui a permis à la première mouture de remporter des prix et des fidèles à la pelle qui attendaient d’ailleurs cette suite depuis deux ans. Ça débute le 28 janvier. TVA a refusé le projet d’Unité 9, le mégasuccès de l’automne diffusé à Radio-Canada, et le professeur de télévision Pierre Barrette, de l’UQAM, y voit une autre preuve du manque d’audace de ce grand réseau généraliste. La poursuite de la première saison (il y en aura plusieurs autres) a débuté cette semaine.