Documentaire - Yvon Deschamps et sa messe sans dieu

Yvon Deschamps sur scène en 1972
Photo: Canal D Yvon Deschamps sur scène en 1972

Avec René Lévesque et Gaston Miron, Yvon Deschamps serait « l’une des trois clés qui ouvrent la porte du Québec », déclare l’écrivain Dany Laferrière dans la série documentaire L’oeuvre d’un homme… qu’ossa donne ? réalisée par Patrick Gazé. Deschamps n’est pas seulement « le père des humoristes », comme on l’appelle dans le métier, il est aussi, pour nombre de Québécois et de néo-Québécois, une sorte de visionnaire. Un visionnaire, parce que tellement rivé sur le présent qu’il nous en révèle les failles encore cachées.

Deschamps savait comment nous parler pour qu’on l’écoute. Il n’était peut-être pas aussi drôle que mon père - du moins c’est l’impression que j’en avais enfant quand il passait aux Beaux Dimanches -, mais comme tout le monde je riais religieusement à ses blagues, dans cette messe sans dieu dont nous sortions tous plus légers d’un péché.


Le premier épisode de cette série télé présenté à Canal D le 25 novembre évoque le Deschamps nationaliste. Celui qui allait lâcher à la face du monde : « Nous autres les Canadiens français, on n’haït pas les autres pour rien », faisant référence à cette rancoeur ancestrale pour l’occupant anglais. Il paraît que ce genre de propos ne pourrait plus être tenu aujourd’hui. Trop direct, peut-être. Trop politique aussi, Yvon Deschamps, dans une société maintenant peu préoccupée par le fait social. Pourtant. Mardi, dans la salle où l’on projetait ce premier épisode, La fierté d’être québécois, des rires, parfois timides, fusaient des tables. « Rire ensemble, c’est déjà faire de quoi », affirme Fred Pellerin, cet autre rassembleur lui aussi interviewé.


Le documentaire de Gazé a le mérite d’éviter le culte de la personnalité pour présenter les enjeux propres aux monologues de Deschamps. D’autant plus que le principal intéressé n’a pas accordé d’entrevue ; la série repose sur des dizaines d’extraits choisis, reliés par thème. Second mérite : il fait intervenir des artistes et des spécialistes qui poursuivent la réflexion amorcée par l’humoriste. Laferrière et Pellerin, donc, mais aussi l’ex-politicienne et ex-journaliste Hélène Pelletier-Baillargeon. Dans les quatre autres épisodes, on pourra entendre Françoise David sur la question de la libération de la femme, l’essayiste Normand Baillargeon sur celle de la fin du monde, Christian Vanasse des Zapartistes parlera du rôle de l’homme et un autre humoriste, André Sauvé, analysera le thème du bonheur.


Deschamps est parmi d’autres un initiateur, voilà pourquoi il se prête si bien aux commentaires. À nous, en effet, de poursuivre la réflexion. À nous, surtout, de nous mettre en action. C’est d’ailleurs ce que soulignera Laferrière. Faites de l’argent si vous le voulez, faites des erreurs, mais faites quelque chose ! Le boss n’a quand même pas acheté le temps qu’il vous reste ! Malgré tout, depuis les premiers monologues de Deschamps il y a 40 ans, a-t-on réellement avancé ? Sommes-nous toujours le peuple immobile ?


En nous chantant sa fierté d’être québécois, en nous la faisant chanter à sa suite, Deschamps met en lumière une identité floue, car on est « fiers de quoi, au juste » ? C’est quoi, être québécois ? Parler français dans une mer anglophone ? « Moi, parce que je sais compter, est-ce que je suis pour autant comptable ? », envoie-t-il à l’un de ses musiciens au fort accent anglais. « On a le branlant pis y faut l’assumer », ajoute Pellerin. Deschamps, qui avait le don de la formule, disait que nous étions communistes dans le coeur et capitalistes dans la poche.


Des années plus tard, la question du multiculturalisme sera au coeur d’un discours renouvelé sur l’identité québécoise, dans lequel nous ne sommes plus les victimes d’une majorité. Peut-être encore un peu, mais pas seulement. Nous, ces fils et filles, petits-fils et petites-filles des gars de shop, nous représentons pour les nouveaux arrivants les propriétaires aveuglés par leurs droits : ici, on parle français, on se comporte comme de vrais Québécois ! Mais c’est quoi, être Québécois… quand on s’appelle Nguyen, Tahiri, ou Quinn ? Est-ce que pour l’être on a seulement besoin d’espérer à Montréal la coupe Stanley ?