Les Nuits de la poésie à travers le temps

Elle reste gravée dans les mémoires, la fameuse Nuit de la poésie 1970, qui a vu défiler au micro jusqu’à 5 heures du mat’, dans un théâtre Gesù débordant jusque sur la rue de Bleury, les Gaston Miron, Pierre Morency, Raôul Duguay, Paul Chamberland, Denis Vanier, Georges Dor, Claude Gauvreau, Pauline Julien et consorts. Suivant la Révolution tranquille, le Québec se cherchait une identité, avait besoin de se dire, de s’entendre autrement. Les poètes se sont fait un nid de ce bouillonnement et de ces questions, et la Nuit de la poésie 1970, filmée pour l’ONF par Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Masse, en fait foi.

 

Quarante ans plus tard, la Maison de la poésie organise, en 2010, une nouvelle Nuit de la poésie. Exercice de commémoration, esquisse à main levée des contours de la poésie actuelle, la motivation, comme le spectacle qui en naît, est tout autre. Le film de Jean-Nicolas Orhon dresse un pont entre ces deux soirées, reprend des extraits du film de Labrecque et Masse, tente de décortiquer la place des poètes hier comme aujourd’hui, cherche à expliquer la magie de la légendaire soirée de 1970 et laisse la caméra absorber de larges pans de lectures. Les poètes de cette néo-Nuit viennent de tous les horizons — éditeurs, générations, styles — et le portrait, s’il ne cache pas son ambition de faire la promotion de la poésie, est large et intéressant.
 

«Les poètes qui commencent semblent avoir une nostalgie de cette époque» des années 1970, même ceux qui sont trop jeunes pour l’avoir vécue, indique, amusé, le poète Vincent Charles Lambert en entrevue. Un changement majeur? La présence des femmes, comme le rappelle la professeure en littérature à l’UQAM et poète Louise Dupré. Le 27 mars 1970, la nocturne ne comptait que trois auteures qui lisaient là leurs propres textes: Nicole Brossard, Michèle Lalonde et Suzanne Paradis. «Maintenant, on n’imagine pas une soirée avec aussi peu de femmes.» Désormais, la poésie cherche davantage son ancrage en l’individu, dans l’exploration du langage plutôt que dans le politique ou l’identité nationale. Moins présents maintenant, les poètes, sur la place publique? Leurs mots résonnent-ils encore au cœur des enjeux du moment? «C’est le public qui décide quand les gens ont besoin des poètes et quand ils en ont moins besoin…», estime, philosophe, Michel Garneau.
 

Se succèdent au micro 2010 Roger Des Roches, Benoît Jutras, François Charron, Jean-Sébastien Larouche, Carole David, Franz Benjamin, Jean-Paul Daoust, Virginie Beauregard, Hélène Dorion, Marc-Antoine K. Phaneuf, Martine Audet, en anglais Fortner Anderson et des dizaines de dizaines d’autres. «La vieille de la vieille» Michèle Lalonde, comme elle se qualifie elle-même, qui en 1970 avait soulevé la foule avec son mémorable Speak White, semble boucler la boucle : On ne tient jamais parole pour un peuple ou en son nom. On tient parole devant lui», conclut-elle lors de sa lecture xxie siècle.
 

On aurait aimé encore plus d’anecdotes sur la Nuit de 1970. Comme celle dévoilée par Pierre Nepveu, par exemple, dans sa biographie de Gaston Miron, qui nous apprend que le son a lâché, lors du tournage, précisément au moment où l’organisateur de la nuit prenait le micro. La lecture qu’on voit de Miron a été filmée ultérieurement. Le poète y tient d’ailleurs un exemplaire de son livre, pas sorti encore le jour du spectacle, le 27 mars. On comprend alors mieux l’écoute attentive de l’auditoire. Et peut-être un regard sur les coulisses de la Nuit 2010, dont les poètes et les textes défilent sans qu’on en sache plus sur eux, tant la nostalgie nous ramène 40 ans plus tôt, sur la découverte de ces textes dont plusieurs deviendront phares.
 

À rebours, c’est la sagesse de la nuit version 2010 qui surprend. Malgré le slam, le spoken word, les explorations multidisciplinaires, la plupart des lectures, comme le public d’ailleurs, sont infiniment plus policées. Comme si les poètes devaient maintenant faire figure respectable, démontrer le sérieux de leur travail de langage et d’écriture.
 

Nostalgie? Peut-être, car on s’ennuie, en rétrospective, de la folie de l’orchestre l’Infonie, des jump suits vert grenouille à cœur rouge, de Nicole Brossard en rose bonbon. Quelle forme cette folie prendrait-elle, en poésie, aujourd’hui?