Divin divan

François Papineau incarne le thérapeute recevant ses semblables au bord du gouffre.
Photo: Artv François Papineau incarne le thérapeute recevant ses semblables au bord du gouffre.

Pas besoin d’avoir lu Freud pour savoir que la série dramatique En thérapie repose sur une sacrée bonne idée. Le feuilleton suit quatre patients d’un même psychologue, un par jour de diffusion, du lundi au jeudi. Le vendredi, le thérapeute lui-même se retrouve en consultation. Et c’est tout ? Et c’est tout un tout.

Cette idée d’une simplicité frisant la perfection a germé à la télévision israélienne sous le titre Be Tipul en 2005. HBO l’a reprise et popularisée dans le monde sous le titre In Treatment avec le très troublant et très juste Gabriel Byrne dans le rôle du thérapeute Paul Weston et Dianne Wiest dans celui de sa psychologue du vendredi soir. Des versions de l’émission existent ou sont déjà en développement dans une dizaine de pays.


La Presse Télé produit la mouture québécoise que diffusera TV5, une première incursion dans la fiction pour cette chaîne internationale. Pierre Gang, directeur de la programmation de la boîte, s’est d’ailleurs autocommandé la réalisation d’En thérapie, une autre première de mémoire de critique de la télé. La série commence sa vie utile le 10 septembre, en respectant le canevas de la diffusion quotidienne (à 22 h), avec deux reprises le lendemain et une disponibilité en ligne.


Et alors ? Franchement, la nouvelle production respecte les hautes attentes liées à cette télévision de chevet. Surtout que les petits moyens d’ici ont forcé un marathon de tournage de 44 jours en studio, un par épisode.


La forme emprunte énormément au huis clos théâtral. Le face-à-face thérapeutique se déroule dans un grand bureau d’où les protagonistes ne sortent que très rarement. Ces contraintes exigent des comédiens surpuissants pour porter toutes les subtilités des drames profonds qui s’exposent et se déploient. Le cabinet du Dr Weston est un sanctuaire de peines et de misères.


Ici, le Dr Philippe Jacob rejoue les grands drames. François Papineau incarne ce thérapeute recevant ses semblables au bord du gouffre. Son aspect, avec barbe et veste de tweed, tombe un peu dans le cliché, mais c’est un détail. Pour le reste, François Papineau donne l’ampleur nécessaire au personnage complexe oscillant entre la recherche de la vérité chez les autres et le mensonge à lui-même.


Ses vis-à-vis maintiennent la barre haute. Il a suffi d’une petite séance au visionnement de presse pour comprendre que la séance du jeudi, portée par le couple en rupture de Florence (Macha Limonchik) et David (Sébastien Ricard), annonce un duel mémorable. La distribution, concoctée sur offre (et aucune n’a été refusée), sans auditions, ramène aussi Bénédicte Décary dans la belle peau de Sara, une patiente en transfert, Alexandre Goyette jouant un pilote de chasse qui refuse de faire face à ses erreurs, Laurie Fortin-Babin dans la peau de la jeune suicidaire Noémie, puis Élise Guilbeault, qui incarne la thérapeute du thérapeute. Le casting de rêve comprend également Pascale Bussières et Daniel Gadouas.


Concentré de notre époque


L’auteure Nadine Bismuth signe l’adaptation en québécois. Elle a travaillé à partir de la traduction mot à mot en anglais de l’hébreu original. Elle a transposé l’action pour transformer Tsahal en armée canadienne, la télé israélienne en RDI et Tel-Aviv en Montréal.


Quand le militaire Éric Lachapelle parle de son ami médecin, il dit qu’« il est tellement gai qu’il est allé voir Céline quatre fois à Las Vegas ». La langue familière respecte tout de même l’extrême précision conceptuelle déployée dans la série originale. Philippe peut par exemple dire que, dans sa profession, « le client a toujours tort » ou encore : « Je n’ai plus de patience avec mes patients. »


La force de la série dépend des jeux de langage, y compris ceux du corps. Le dit et le non-dit s’entrechoquent pour ouvrir des brèches dans les carapaces intérieures, jusqu’à ces secrets profondément enfouis en chacun. L’étendue de la série autorise bonds et rebonds, patientes incursions et fulgurantes percées, avec quelques points d’orgue heureux ou malheureux.


Le résultat compose un formidable et désolant concentré de notre époque. La dépression demeure un des grands maux de notre temps, notre maladie métaphorique, avec le sida et l’obésité. « Prozac nation », dit la formule synthétique…


La télé, cette glace chaude qui nous reflète, multiplie les personnages de dépressifs, de la mère Boivin des Rescapés à la Sarah de Mauvais karma. En thérapie a le grand mérite de les réunir en quintette pour exposer franchement notre état noir. Cette grande, très grande production télé a en plus le mérite de reposer doublement sur la parole, celle qui porte le sens artistique et celle qui recherche un sens à l’existence.

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