Télévision à la une - Le virus Robert Gravel

Le titre déjà — Mort subite d’un homme- théâtre — dit tout: le cinéaste Jean- Claude Coulbois était en train de tour- ner ce film lorsque Robert Gravel s’est éteint, foudroyé par une crise cardiaque... il y aura déjà 16 ans en août! Le fait même que Coulbois ait tenu à signaler la mort prématurée de Gravel dans le titre du documentaire qu’il pré- parait est significatif: cela témoigne du fait que son film, aussi passionnant soit-il, est truffé de passages effleurant à peine la complexité du personnage Robert Gravel ou même l’approche qu’il a développée au cours des années. Faute de temps. Triste.

 

Dans les faits, très concrètement, il n’y avait que trois mois que le cinéaste «fréquentait» le dramaturge et recueillait ses propos lorsque le rideau est brutalement tombé sur sa vie. Le détail est important quand on sait que Coulbois a l’habitude de travailler lentement; il a par exemple mis trois ans et demi à compléter son Territoire du comédien consacré à Jean-Louis Millette (ONF, 2000). Coulbois, donc, commençait à peine à «cuisiner» Gravel et son univers... ce qui ne veut certainement pas dire qu’il n’en montre pas l’essentiel.

Bien au contraire, Mort subite d’un homme- théâtre est un petit monument d’une grande justesse témoignant de l’influence et de la virulence du «virus Gravel» sur toute une génération de comédiens. Car, oui, Robert Gravel avait quelque chose du virus. C’était un être dérangeant qui ne tenait rien pour acquis et qui ne laissait d’ailleurs personne indifférent. En surface — et même en profondeur, diront certains —, il avait tout du baveux de première; encore plus après une bière ou deux.

Par principe, Gravel aimait bien dénoncer les artifices en tous genres. Il remettait toujours tout en question: le sens des mots, les façons de dire les choses, le mensonge, la représentation, le faux, le jeu, bref... le théâtre. D’où ce concept au premier abord étonnant du «non-jeu» qui en est venu à caractériser son approche. Et malgré le peu de temps qu’il a eu pour travailler avec Gravel, Coulbois, il faut le dire, a néanmoins réussi à mettre clairement en lumière la prépondérance du non-jeu dans son œuvre théâtrale. Bravo.
 

En tissant la trame de son documentaire, le cinéaste a su y incorporer aussi des entrevues et des extraits de spectacle illustrant son propos de façon non linéaire. On verra d’abord un Robert Gravel tout jeune, tout mince, à la sortie du collège. Comédien avant tout — il a été le Batlam de la création de Les oranges sont vertes montée par Ronfard au TNM —, il le restera toute sa carrière durant, jouant autant au théâtre qu’au cinéma, ou même dans des séries télévisées, comme L’héritage, où il a campé des rôles inoubliables. On le verra aussi remettre tout en question, encore, avec Jean-Pierre Ronfard, à la Maison Beaujeu puis au Théâtre expérimental de Montréal et finalement au Nouveau Théâtre expérimental, alors que, tout en jetant les bases de la LNI (Ligue nationale d’improvisation), il se met à écrire et à mettre en scène pour le théâtre à partir de son approche du «non-jeu».

Le tout pimenté de commentaires d’un peu tout le monde, comédiens, témoins, complices. Un vrai film passionnant, étonnant. D’un vrai cinéaste. Sur un être inclassable, à part, un virus...