Télévision à la une - La reine comme sujet

La reine Élisabeth
Photo: Artv La reine Élisabeth

Il y a balade et ballade. La première est une courte randonnée. Avec un «l» de plus, ça devient une chanson, souvent romantique et sentimentale.

Le documentaire Ballade pour une reine a choisi la double consonne, la version musicale, quoi. Ce film sonne en effet comme une mélopée douce-amère en hommage à Élisabeth II, reine d'Angleterre et de 15 États indépendants, dont le Canada, on le sait de plus en plus dans ce pays néomonarcophile: God save Stephen Harper!

Le travail aurait aussi pu se contenter d'un seul «l», de la balade, quoi, comme le soulignait récemment le journal La Croix de Paris. Le film se promène effectivement beaucoup, dans l'histoire et la géographie de l'Angleterre, du Royaume-Uni, de la Grande-Bretagne, de l'Empire et du Commonwealth. Rule, Britannia!

Mme Windsor, née en 1926, arrivée au trône en 1952 (en fait en 1953, avec le couronnement), célèbre son soixantième anniversaire de règne cette année. Elle a déjà battu la longévité royale de Louis XV, qui a dirigé la France pendant 58 ans. Elle battra bientôt son aïeule la célébrissime Victoria (63 ans et 7 mois). Même le record mondial absolu de Louis XIV (72 ans) semble menacé par Sa Majesté à la santé d'airain.

La reine, c'est donc tout un sujet. Son traitement a été confié à un Britannique installé en France depuis des lustres, le réalisateur Don Kent. Un drôle de créateur éclectique, celui-là, puisqu'il a notamment réalisé la captation du spectacle du groupe Metallica dans les arènes de Nîmes en 2009. Le DVD Français pour une nuit n'est sorti que sur le marché hexagonal. Quand même, le gars s'avère donc assez ouvert et polyvalent pour filmer le rendu de Master of Puppets un jour et reprendre des extraits du couronnement d'Élisabeth II le lendemain.

En fait, il y a bel et bien un extrait d'un autre concert dans Ballade pour une reine, un bout de l'interprétation de God Save the Queen des Sex Pistols, évidemment. La toune est sortie pendant le vingt-cinquième anniversaire de l'accession au trône de la reine, le Silver Jubilee de 1977, mais sans préméditation. La critique de l'hymne national («God Save the Queen/The Fascist Regime...») a donné le mot d'ordre au mouvement punk, ce «No future» répété en boucle.

C'est l'un des mérites de ce film synthèse que de donner la parole à mille et un points de vue sur la reine, des plus favorables aux plus assassins, tout en se concentrant sur des créateurs et des communicateurs en tous genres, des artistes, des écrivains et des intellectuels (dont le philosophe Alain de Botton), des journalistes et des politiciens, des nobles et des néo-Britanniques. Il y a même beaucoup de place pour les antimonarchistes, qui trouvent cette institution aussi coûteuse qu'anachronique. Les critiques ont encore surgi avec force au moment du mariage de Kate Middleton avec William, petit-fils d'Élisabeth, deuxième dans la lignée de la succession.

Rôle bien rempli

Seulement, même les plus féroces adversaires de la fonction admettent en entrevue que celle qui l'occupe remplit parfaitement son rôle, avec une rare dévotion obstinée. «La monarchie est une loterie et nous avons été chanceux», dit l'éditorialiste de The Independant Christina Patterson, qui se déclare franchement contre cette forme de gouvernement. Élisabeth a respecté le serment de servir qu'on la voit prononcer en Afrique du Sud en 1947. En fait, le parcours quasi sans fautes n'a failli réellement et royalement qu'à une seule gigantesque occasion, au moment de la mort tragique de Diana, dont la maison Windsor n'a pas bien mesuré la résonance populaire. La terrible année 1992, celle de l'incendie au palais, en plus, fut d'ailleurs déclarée «annus horibilis».

C'est donc toute la nouvelle période élisabéthaine qui est finalement portraiturée dans ce long et patient travail. Cette reine increvable a accompagné l'Albion dans ses grandeurs et ses misères. Elle a participé à l'effort de guerre comme mécanicienne, puis son couronnement a donné un peu de joie à un pays sorti victorieux mais exsangue de la grande boucherie mondiale. Elle a vu l'empire de sa famille s'écrouler, la jeunesse se révolter, la société anglaise se colorer, Londres reprendre une force orgueilleuse, puis sa propre famille se déchirer.

Elle-même semble sans âge, comme ses vêtements et ses chapeaux colorés au-dessus des modes. Une des dernières images la montre la larme à l'oeil alors qu'est désarmé son cher navire, le Britannia, son cadeau de noce, retiré du service en 1997 pour raisons budgétaires. Le dernier yacht royal, devenu musée, ne se balade plus (avec un «l»)...

Ballade pour une reine
Samedi 21h à Artv.