Les grands débats - Fidèles aux postes

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Photo: Source: Radio-Canada Une scène de l’émission Tout sur moi, à Radio-Canada.

Le Québec francophone se révèle plus téléphage que jamais. Les séries de qualité et la télé-réalité composent maintenant l'essentiel du menu des chaînes généralistes, tandis que le traitement de l'information se transforme. Est-ce pire qu'avant pour autant, comme le pense le scénariste-écrivain Victor-Lévy Beaulieu, qui a lui-même tant nourri la boîte à images?

Lundi soir dernier, à 19h30, la télésérie de Radio-Canada Les Parent attirait près d'un million de téléspectateurs avec ses anecdotes d'une famille nucléaire orbitant autour d'enfants-empereurs. Il y a 40 ans, la même chaîne connaissait un succès encore plus phénoménal avec Quelle famille!, un feuilleton de Janette Bertrand présentant déjà la franchise, la communication et la négociation comme «solutions» aux «problèmes» de la maisonnée moderne.

Le jeudi, toujours à 19h30, Les auditions de Star Académie 2012 rabattent maintenant vers TVA autour de 1,3 million de fans qui courent les concours. Eh bien, il y a quatre décennies, en 1970, à l'aïeule station Télé-Métropole, un très jeune chanteur nommé René Simard remportait le premier prix aux Découvertes de JenRoger.

Rien n'a donc changé dans la boîte à images, des tubes cathodiques aux écrans à plasma?

Pourtant, en proposant une grande synthèse de la télévision mondiale, le prestigieux magazine The Economist affirmait récemment que ce médium s'est tellement transformé que la télé actuelle semble d'une autre espèce, plus forte, plus intelligente, de plus en plus dominatrice aussi, avec maintenant entre trois et quatre heures de consommation quotidienne par personne, ici comme ailleurs.

Alors, ça change, oui ou quoi? La tendance se maintient-elle à la télévision en général et sur les chaînes québécoises généralistes et francophones en particulier?

«Je prends toujours avec des pincettes les généralités outrancières», répond Pierre Barette, professeur à l'École des médias de l'UQAM , rare spécialiste de la télé québécoise. C'est vrai que si on faisait faire un petit voyage dans le temps à un téléspectateur des années 1960-70 pour le placer devant la télé d'aujourd'hui, il ne s'y retrouverait pas beaucoup.

«Mais bon, pour avoir suivi la télévision depuis ses débuts ou presque, puisque je suis né en 1964, en tant qu'observateur attentif depuis une quarantaine d'années, je dois dire que c'est très facile de voir la filiation entre la télé d'antan et la télé actuelle. Ce qui obnubile un peu les gens qui défendent une vision radicale du changement, c'est la multiplication des chaînes par dix ou vingt et l'arrivée de la télé-réalité, un phénomène vraiment original qu'on vit assez fortement au Québec mais qui est encore pire aux États-Unis.»

Rembobinons...

Ceci débrouille d'ailleurs en partie cela. C'est-à-dire que la perte du monopole des grandes généralistes, jouxtée à la concurrence croissante et efficace des chaînes spécialisées, a finalement encouragé tout le monde à se lancer dans la surproduction d'émissions déclinant le modèle de la télé-réalité jusqu'à plus soif. Ce «concept» coûte beaucoup moins cher que la fiction traditionnelle. En plus, il déclenche le bon vieux ressort du rendez-vous de masse, toujours payant en publicité.

«Les télés sont tombées là-dedans comme dans un plat de bonbons, ajoute le professeur Barette. Aux États-Unis, les soirées des généralistes sont quasi toutes consacrées à ce genre. Cette transformation s'applique ici dans un contexte avec télévision publique. Les télés commerciales, V et TVA, ont fait le pari de la télé-réalité. Radio-Canada en fait moins, mais s'y soumet aussi.»

Le genre se décline de mille et une manières pour donner aussi bien Un souper presque parfait que Les détestables et Opération séduction (V), Les chefs et Ils dansent (Radio-Canada), Occupation double et Star Académie (TVA), évidemment, phares des navigateurs en ces eaux populaires et populistes. Le slogan de la chaîne amirale de Quebecor dit d'ailleurs: «C'est vrai.»

Les jeux à grand succès comme Le banquier se rapprochent aussi du canevas avec des productions tape-à-l'oeil mettant souvent en scène l'arrogance du vide. Les nouveaux divertissements ébouriffants nous précipitent dans le cauchemar éveillé du spectaculaire puéril et insignifiant. Price is Right, devenu ici et maintenant À vous de jouer (V), a fait beaucoup de petits bâtards...

Enregistrons !

L'autre tendance de fond emprunte le chemin éthique et esthétique inverse menant au développement de téléséries de grande qualité. D'ailleurs, les deux phénomènes se sont imposés à peu près en même temps, à la fin des années 1990. L'archétype de la télé-réalité, Big Brother, est apparu aux Pays-Bas en 1999. Le passage du téléroman bas de gamme à la télésérie de haut niveau a commencé à l'initiative du réseau américain HBO en 1997.

Cette fois, le «télélogue» Barette lie la tendance à la disparition du cinéma du petit écran avec l'arrivé du VHS, puis du DVD. Auparavant, la diffusion en primeur de longs métrages à succès rameutait des masses. Maintenant, les séries aux indéniables qualités, de fond comme de forme, occupent la place du cinéma à la TV.

D'ailleurs, AMC, qui veut dire American Movie Classics, présente la production surprimée Mad Men.

La greffe a pris ici aussi. La télévision publique se révèle à son meilleur dans des créations originales: -2, par exemple, ou Minuit, le soir, La galère et Tout sur moi. TVA n'est pas en reste avec Le gentleman, notamment. Même V a passé la barre haut placée avec Prozac. Merci.

La post-télévision

Est-ce nouveau pour autant? Répétons la question: la télé change ou pas? L'essayiste Umberto Eco résumait l'histoire de ce média en parlant de paléotélévision et de néotélévision. Celle des premiers âges, la télé à grand-papa, se fait hiérarchique et pédagogique, comme dans l'émission Point de mire de René Lévesque. Les téléromans des écrivains (Lemelin, Dubé, etc.) datent de cette période faste et culturelle.

La néotélé se rapproche du spectateur pour le divertir. Ce qui donne par exemple On connaît la chanson! (TVA) et plusieurs autres émissions importées, adaptées, comme Le cercle (TVA) ou Les détestables (V). La télé-réalité et les nouveaux médias amplifient cette logique de la télé 2.0. Ça gazouille au max pendant Tout le monde en parle.

«Je pense que quand Victor-Lévy Beaulieu critique le déclin de notre télévision, c'est surtout en déplorant la disparition de la paléotélévision et le triomphe de la télé-réalité, note alors le professeur Barette. Mais il a raison de déplorer la fin d'une certaine télévision de débat et de culture.»

Victor-Lévy Beaulieu a été insulté par la décision de l'Académie du cinéma et de la télévision de lui remettre hors d'ondes le Grand Prix 2012 lors du gala des Gémeaux du mois dernier. L'immense romancier-scénariste n'est pas allé chercher la récompense. Il a ensuite contre-attaqué en expliquant son malaise. «J'aime moins la télé qu'avant», répétait le leitmotiv du texte publié dans Le Devoir.

Le sociologue français Jean-Louis Missika observe même La fin de la télévision dans son récent ouvrage au titre-choc et cliché. Cette «post-télévision» occupe une niche et le «post-téléspectateur» se fait sa propre programmation. C'est cet écran de l'après qui s'affirme avec Tou.tv.

«Franchement, moi, je n'y crois pas, commente M. Barette. Le dimanche soir, un Québécois francophone sur deux regarde la télé. Les rendez-vous de masse existent encore.»

Et l'information ?

C'est vrai que les Québécois passent en moyenne deux douzaines d'heures par semaine devant leur petit écran. La télé écrase toujours largement l'ordinateur, le téléphone, la tablette et tous les autres médias, y compris quand il s'agit de s'informer.

Là encore, une forte influence vient du voisin, surtout pour la forme des journaux télévisés. «La manière de formater l'information s'impose très rapidement, observe Frédérick Bastien, professeur au Département d'information et de communication de l'Université Laval, spécialiste de l'information et de la communication politique. «CNN a commencé à utiliser un bandeau en continu avec les attentats du 11-Septembre et ne l'a plus retiré. RDI a suivi peu après.»

On pourrait refaire l'exercice avec tous les tics de présentation, de l'aménagement des studios à la longueur des clips. Mais pour le fond? Comment se démarque l'information télévisuelle québécoise? N'est-elle pas finalement aussi ancrée dans la réalité d'ici que sa télé-réalité ou ses téléséries?

«C'est normal, dit le professeur Bastien. La télévision québécoise doit couvrir le Québec, sinon, qui le fera? D'ailleurs, l'ouverture sur le monde me semble encore moins évidente sur les chaînes américaines. Et puis, il n'y a pas de quoi être nostalgique. Il suffit de voir un bulletin d'autrefois: c'était de la radio à la télévision, des têtes parlantes accompagnées d'un minimum d'images.»

La compression et l'accélération des contenus semblent tout aussi indéniables. Le professeur rappelle qu'au lancement de RDI, chaque soir, Pierre Maisonneuve passait une heure sur un sujet. On a ensuite eu droit à 30 minutes sur un seul thème. Maintenant, Anne-Marie Dussault enfile 24 heures en 60 minutes, une excellente émission, là n'est pas la question.

Et demain soir, Tout le monde en parle attirera son million et plus de téléspectateurs twitters avec son propre mélange de divertissement et d'information, en lieu et place des Beaux dimanches vachement culturels d'autrefois. La post-télé avec un zeste de néo et de paléotélévision, puisque rien ne se perd, beaucoup se crée et tout se transforme.

«La manière de débattre à la télé n'est plus la même, note finalement le spécialiste de l'infotainment. Tout le monde en parle ou Bazzo.tv ne présentent pas l'information de manière traditionnelle. On rit, on fait des blagues, on réalise des entrevues dans un abri Tempo. Il y a tout un dispositif pour donner un coloration divertissante à une émission d'affaires publiques. En contrepartie, on doit donc maintenant se préoccuper du respect de certaines règles déontologiques journalistiques dans les émissions dites d'affaires publiques. Ça, c'est assez nouveau...»