Essai - L'éducation démocratique au pied du mur

Bien connue aux États-Unis pour sa défense des droits des minorités, Martha Nussbaum est d'abord une philosophe de premier plan et son œuvre dans le domaine de l'éthique est majeure. Formée comme helléniste, elle a développé très tôt dans ses livres une approche qui la caractérise depuis: un intérêt pour les conditions de la vie morale, et en particulier pour tout ce qui concerne la vulnérabilité et la précarité. Son livre sur l'amour (La connaissance de l'amour, éditions du Cerf, 2010) reprend ce thème à travers un ensemble d'essais, de même que plusieurs autres ouvrages sur l'émotion morale et le bonheur.

Plus récemment, elle s'est intéressée aux conditions économiques de populations démunies et elle a développé, avec son mari Amartya Sen, la théorie des «capabilités», une approche des conditions de la vie humaine et de la dignité (Femmes et développement humain. L'approche des capabilités, éditions des Fem-mes, 2008).

Son essai le plus récent est une intervention d'une grande vigueur dans le combat qu'elle mène dans la culture américaine pour la survie des «humanités». Devant l'érosion des enseignements littéraires, historiques et philosophiques, au profit de programmes techniques ajustés au marché, Martha Nussbaum développe un argument que confirme le titre original anglais de son livre: Not for Profit. Cet argument est d'abord civique et concerne la recherche des moyens pour former des citoyens conscients, solidaires et démocrates. Mandatée au début des années 1990 pour réaliser une vaste étude sur les formes novatrices dans l'enseignement des collèges américains, elle en a visité plus d'une centaine. Sa recherche a donné lieu à un livre qu'on peut considérer comme la bible de l'éducation humaniste contemporaine (Cultivating humanity. A Classical Defense of Reform in Liberal Education, Harvard University Press, 1997).

Ses constats sont clairs: les jeunes qui se forment en étudiant les disciplines des humanités développent les attitudes (émotions, mais aussi habiletés intellectuelles) qui sont aujourd'hui nécessaires pour comprendre et intervenir dans le monde.

Quelles sont-elles? La capacité de comprendre l'autre au moyen de l'imagination narrative, l'examen critique de soi-même, l'ouverture cosmopolitique, le respect des minorités et l'engagement social.

Le présent essai offre un condensé de l'argument. On pourrait le résumer comme suit. Les démocraties libérales doivent maintenir une économie forte et une société de droits, mais ces objectifs ne sont atteints que si chaque société développe par l'éducation une culture de vigilance critique et responsable et une force d'innovation dans la recherche et l'action sociale. Ces finalités citoyennes doivent être d'autant plus promues que les sociétés démocratiques sont le lieu de désaccords sur les conditions du bonheur et le sens ultime de la vie humaine, par exemple sur le difficile équilibre de la solidarité et de la prospérité, ou encore sur la rencontre des différences culturelles et les problématiques de respect et d'accommodement. Pour Martha Nussbaum, la clef de l'éducation contemporaine est donc son engagement envers la démocratie. En cela, elle se montre l'héritière de John Dewey.

Un réservoir de l'expérience humaine

L'éducation morale, au sens fort de ce terme, joue ici un rôle majeur. Les humanités ne sont pas le résidu d'une culture d'élite qu'il s'agirait de sauver à tout prix, mais au con-traire le réservoir de l'expérience humaine recueillie dans l'histoire. S'il est important de lire Virgile et Platon autant que Joyce et Rousseau, ce n'est pas pour devenir «cultivé» au sens ancien de ce terme (avoir des lettres), mais parce que les humanités offrent les meilleurs outils pour former l'émotion morale, par exemple la compassion pour les démunis, l'ouverture aux croyances des autres, la capacité de dialogue, le respect de l'égalité. La pédagogie socratique constitue sans doute le chemin le plus efficace pour y parvenir, surtout en raison de la discussion argumentée, mais aussi par l'accent sur la liberté et sur la création.

Le Québec maintient dans son programme collégial une formation générale de littérature et de philosophie qui répond à plusieurs des exigences exprimées ici. Le nouveau programme Éthique et culture religieuse au primaire et au secondaire contribue aussi à cette entreprise de réflexion critique et de connaissance de l'autre. Quand on lit cet essai, on ne peut que constater un certain nombre d'acquis. Mais sommes-nous si certains que ces acquis sont durables? La transmission de la culture demande en effet, ici aussi, un nouvel argumentaire. L'expérience américaine montre une technicisation accrue de toutes les formations qui a été dénoncée également au Québec. L'équilibre est certes difficile à atteindre, mais tous ceux qui sont attentifs au cheminement de l'éducation, dans notre société et ailleurs, liront ce livre en se disant qu'il y a de bonnes raisons, d'abord civiques, de lutter pour la culture et ne pas céder devant la tentation de tout lâcher.

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Collaborateur du Devoir

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Les émotions démocratiques
Comment former le citoyen du XXIe siècle?
Martha Nussbaum
Traduit de l'anglais par Solange Chavel
Climats
Paris, 2011, 205 pages

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2 commentaires
  • Khayman - Inscrit 2 octobre 2011 14 h 03

    Erreur

    Amartya Sen n'est pas le mari de Martha Nussbaum.

  • Lise Boivin - Abonnée 2 octobre 2011 18 h 46

    Autre nuance

    Le cours d'ÉCR ne permet qu'une connaissance partielle de l'autre, soit sa partie religieuse, quand il en a une. La critique du religieux y est interdite, si j'ai bien compris, alors la réflexion critique aussi est partielle. Ce sont les sciences et l'histoire qui contribuent le mieux au développement de la raison et de la morale, à mon avis.

    L'école laïque est tout aussi menacée par les religions que par la technique, à mon avis.