Télévision à la une - Briser le fil de l'eau

Photo: Maxine Cunnyngham - Rapide blanc Distribution
Hydro-Québec compte ainsi produire 1550 mégawatts supplémentaires d'électricité à partir de 2020. La Romaine, elle, ne sera plus jamais la même, artificialisée par des ouvrages humains gigantesques construits sur une bonne partie de ses 500 kilomètres.

Dans ce contexte, l'idée de Chercher le courant est brillante. Les deux réalisateurs, Nicolas Boisclair et Alexis de Gheldere, descendent en canot le cours de cette majestueuse rivière sur toute sa longueur, depuis le ruisseau qui lui donne naissance. Les images qu'ils captent tout au long des 46 jours que dure leur expédition donnent à voir une nature d'une grande beauté. Une nature qui a désormais commencé à disparaître, au nom d'un mode de production d'énergie qui, quoi qu'on en dise, n'est pas sans conséquence.

Biodiversité nordique perdue

Les canoteurs se retrouvent ainsi parfois à pagayer dans des secteurs qui seront sous peu noyés en raison de la création d'immenses réservoirs atteignant parfois près de 100 mètres de profondeur. À terme, ce sont 275 kilomètres carrés de biodiversité nordique qui seront irrémédiablement perdus. Sans compter les nombreuses espèces animales qui seront affectées ou qui disparaîtront.

Et tout cela est justifié, selon le gouver-nement Charest, par la nécessité de produire davantage de kilowattheures (kWh) grâce à une technologie qui, oui, a fait ses preuves au fil des décennies. Mais cela ne signifie en rien que le projet de la Romaine est acceptable, selon les réalisateurs. Après tout, d'un simple point de vue économique, la viabilité du projet ne serait pas démontrée.

Devant le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement, Hydro-Québec a évalué à environ 10 ¢ du kWh le coût de revient de son électricité pour la Romaine, un projet de 5,6 milliards de dollars. Or le récent contrat signé avec le Vermont fait état d'un prix de vente de 5,6 ¢ du kWh. Qui plus est, le prix de revient ne tient pas compte des travaux nécessaires pour la ligne de haute tension de 500 kilomètres qui devra être construite pour raccorder le tout au réseau. La facture, évaluée à 1,5 milliard, n'a pourtant rien d'anodin.

Le pari de l'hydroélectricité

Mais le Québec a depuis longtemps fait le pari de l'hydroélectricité, quitte à ne pas tenir compte aujourd'hui d'autres modes de production qui mériteraient d'être étudiés avec plus de sérieux, comme l'ont fait plusieurs pays européens. On s'en tient à une valeur sûre qui passe bien dans l'opinion publique. Même que d'autres projets sont déjà sur les planches à dessin et que le Plan Nord ouvre la porte au développement tous azimuts des dernières grandes rivières vierges de la province.

Les réalisateurs et le président de la Fondation Rivières, l'acteur Roy Dupuis, exposent pourtant clairement — expertise très crédible à l'appui — que d'autres sources pourraient fournir de l'énergie autrement plus «verte» en grande quantité. L'énergie solaire, par exemple, mériterait d'être développée à grande échelle. Après tout, le Québec bénéficie de plus d'ensoleillement que l'Allemagne, où cette technologie est bien implantée.

Il serait aussi possible de créer d'importants parcs d'éoliennes dans des secteurs qui ne sont pas habités pour un coût de revient de 6,5 ¢ le kWh. Au Québec, le potentiel est de quatre millions de mégawatts, contre 1550 pour la Romaine. Le secteur de la biomasse, à lui seul, permettrait de remplacer les 2400 emplois temporaires du chantier par des emplois permanents. Enfin, l'économie d'énergie tant discutée coûterait beaucoup moins cher que la production de nouveaux kWh.

Bref, le projet de la Romaine est tout simplement inutile, en plus d'être hasardeux d'un strict point de vue de protection du patrimoine naturel du Québec. Même l'écosystème du Saint-Laurent sera bouleversé par ce projet industriel, qui modifiera les apports en eau douce.

Dans ce contexte, il apparaît raisonnable de remettre en question les décisions des élus et de la société d'État. Le gouvernement de Jean Charest, visiblement pressé de développer le secteur énergétique, ne cesse d'opposer l'énergie «verte» produite par Hydro-Québec à celle tirée des sources fossiles que sont le pétrole et le gaz naturel (tiré du gaz de schiste). Il semble pourtant que, dans le cas du Québec, on aura les deux.

Zone Doc / Chercher le courant
Radio-Canada, vendredi à 18h30