Télévision à la une - Jehane Benoit et elle

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Photo: Zeste L'animatrice de l'émission, Camélia Desrosiers

Elle se prénommait Jehane, un dérivé de Jeanne, prénom qui se donne tellement rarement qu'en l'entendant, les Québécois d'un certain âge pensent à une seule et unique personnalité: Jehane Benoit. Voici la mère... enfin, la grand-mère de la «révolution culinaire au Québec», comme le dit l'animatrice de cette chouette émission qui lui est entièrement consacrée sur la chaîne Zeste.

Avant cette grande dame des chaudrons, nos ancêtres pas si lointains bouffaient du ragoût et de la patate, surtout de la patate. À partir de Jehane Benoit, les habitudes gastronomiques canadiennes-françaises puis québécoises ont commencé à se raffiner, avec des soufflés, des coquetels et des légumes exotiques. Sa bible de synthèse, L'Encyclopédie de la cuisine canadienne, publiée en 1963, aurait été tirée à un million et demi d'exemplaires au total des décennies.

Chaque maison qui se respectait avait le sien, en fait, a encore le sien. Dès l'intro de cette très sympathique série intitulée Jehane et moi, la jeune animatrice Camélia Desrosiers exhibe l'exemplaire jaune et défraîchi de la publication ayant appartenu à sa grand-mère.

Une idée toute simple

L'idée de cette émission est toute simple: Mme Desrosiers pige dans le gros volume et concocte des recettes, en fait un repas pas compliqué et complet inspiré des années 1950 et 1960. À la première mouture, elle propose des carottes à la crème et aux fines herbes, un carré d'agneau rôti et un alléchant renversé à l'ananas, tout en dégustant un martini, à la James Bond.

«Je ne connaissais pas beaucoup Mme Benoit», avoue l'animatrice, recrutée par la maison Trio Orange pour piloter la production télévisuelle. «Ma mère grano faisait pousser sa luzerne, mais notre gardienne nous préparait des gâteaux à partir des recettes de L'Encyclopédie de la cuisine. Je ne suis pas un chef, ni diplômée de l'Institut de l'hôtellerie, mais j'aime cuisiner et j'ai tout de suite aimé le concept de cette émission. Au fond, on montre aux gens à cuisiner très simplement. Et si je suis capable de faire une recette, tout le monde y arrivera.»

Formée à Musique Plus, recherchiste télé, Camélia Desrosiers alimente aussi un blogue de bouffe, la popoteuse.blogspot.com, qui brandit un mot d'ordre on ne peut plus clair: «La cuisine pour les nuls !» Dès la première mouture de Jehane et moi, elle confie avoir expérimenté son premier carré d'agneau pour la cause.

À l'identique

Les recettes sont reprises à l'identique, avec parfois les excès de sucre, de sel ou de beurre, et souvent des trois, qu'on y trouve. Les héritiers de Mme Benoit tenaient à cette fidélité. Les producteurs l'ont d'autant plus endossée que toute l'émission célèbre cette authenticité calorique, un peu comme le film Julie & Julia (2009) célébrait la filiation entre une jeune blogueuse et les recettes de Julia Child, la Jehane Benoit des États-Unis.

«Oui, oui, c'est la même idée: on s'est demandé comment transmettre cet héritage culinaire et on a trouvé ce moyen», explique le producteur Carlos Soldevilla, de Trio Orange, qui a développé le concept de l'émission avec Roselyne Brouillet, directrice des contenus chez Zeste. «Nous sommes dans un travail quasi anthropologique pour retrouver le goût d'autrefois, quand par exemple les viandes n'étaient pas saisies. Nous ne sommes pas là pour réinventer ou rajeunir les recettes, mais pour transmettre cet héritage.»

Par contre, la production ne poussera pas le zèle jusqu'à cuisiner la fameuse recette d'écureuil qui figurait bel et bien dans les premières éditions de l'encyclopédie bénédictine. «Elle a disparu des éditions plus récentes, explique M. Soldevilla. Heureusement pour nos amis français, qui aiment prendre les écureuils en photo...» Heureusement pour les écureuils aussi! Ladite recette propose d'en cuire de deux à quatre à la fois, avec une tasse de vin blanc, du romarin, de la farine de maïs, un oignon et beaucoup de beurre.

Thème rétro pour cuisine contemporaine

La facture de l'émission respecte le thème rétro, vieillot, avec une cuisine contemporaine mais des rideaux à l'ancienne, une cuisinière à plaque radiante et une cuisinière (la popoteuse elle-même) au tablier fleuri. La musique aussi rappelle le bon vieux temps. Le producteur et l'animatrice évoquent tour à tour la série contemporaine Mad Men campée dans les années 1960 et Ma sorcière bien-aimée tournée à l'époque.

Dès la première émission, les renseignements fusent sur l'histoire de l'héroïne inspiratrice. On y apprend que Mme Benoit naît Jehane Patenaude en 1904, à Westmount, «dans un milieu aisé». Elle étudie l'art culinaire à Paris et la chimie alimentaire à la Sorbonne jusqu'en 1925. Elle fonde ensuite la première école culinaire laïque de Montréal (Le Fumet de la Vieille France) et un restaurant végétarien ! Elle quitte son mari avant la Deuxième Guerre mondiale pour vivre avec un jeunot de 13 ans son cadet, M. Benoit précisément, qui lui donne son nom, rendu célèbre par des émissions à la radio, à la télé et la publication d'une vingtaine d'ouvrages, les derniers s'intéressant au four à micro-ondes. La grande dame de la cuisine est morte en 1987.

Jehane et moi donne aussi des renseignements sur l'histoire de l'art culinaire. Par exemple sur l'apparition des outils mécaniques puis électriques. Postmodernisme oblige, les recettes de l'émission se retrouvent sur le site de zeste.com. Les temps changent, les médias aussi, mais les recettes restent grâce à cette simplissime et savoureuse émission.

Jehane et moi, à Zeste, les mercredis à 19h30, rediffusion les samedis à midi.