Télévision à la une - Exterminer les Flipper

«Une petite ville avec un énorme secret.» C'est ainsi qu'on nous présente le petit village côtier de Taiji, au Japon, en ouverture de La Baie de la honte (v.f. de The Cove). Un secret de Polichinelle, certes, puisqu'on sait qu'on y massacre chaque année des milliers de dauphins et qu'on envoie les survivants dans les aquariums du monde entier.

Reste que le révéler a tout de même nécessité une stratégie digne des missions les plus périlleuses des services secrets. Et le résultat est saisissant, tant par la force des images que par la qualité de l'information qui lie cette tuerie annuelle aux enjeux internationaux de protection des cétacés. Pas étonnant que The Cove ait remporté l'Oscar du meilleur documentaire en 2010.

L'idée de ce film est venue de Richard O'Barry, l'homme qui dans les années 1960 a dressé le célèbre dauphin Flipper, vedette d'une émission de télévision très populaire. Trop populaire, en fait, puisque cette série a été à l'origine de l'engouement pour les delphinariums partout dans le monde.

Cette industrie destructrice isole dans des habitats clos et totalement artificiels des animaux migrateurs aux comportements sociaux très développés.

Opération secrète

Depuis maintenant plus de 35 ans, M. O'Barry tente de détruire cette industrie. «Je me sens en quelque sorte responsable parce que c'est la série télé Flipper le dauphin qui a créé cette industrie qui pèse des milliards [...]. Ç'a provoqué toutes ces captures», raconte-t-il dans le documentaire. Pour y mettre fin, lui et le réalisateur Louis Psihoyos ont lancé une opération secrète afin de filmer la capture, mais surtout le carnage qui se déroule année après année dans une petite baie de Taiji.

Jour après jour, entre septembre et mars, les chasseurs de la région utilisent leurs bateaux pour rabattre dans une baie les troupeaux de dauphins qui ont le malheur de passer près des côtes japonaises. Des centaines d'individus sont ainsi forcés de se regrouper dans une zone où ils sont enfermés. C'est là que s'opère la sélection des animaux qui seront vendus à prix fort aux aquariums du monde entier.

Les centaines d'autres sont remorqués dans la baie voisine où, à l'abri des regards, jeunes et adultes sont harponnés et agonisent dans l'eau sanguinolente pendant un certain temps avant de mourir. Le massacre est tel que le Japon est responsable de la mort de plus de 20 000 dauphins chaque année.

Zone sous surveillance

Le gouvernement japonais déteste l'idée que des gens puissent filmer cette scène macabre. Toute la zone est sous surveillance constante et l'équipe du documentaire elle-même est constamment épiée et interrogée par la police. Elle parvient tout de même à établir un plan de match des plus ingénieux pour capter le tout. Des caméras sont notamment installées dans de faux rochers dissimulés tout autour de la baie de la honte durant la nuit. Les images qui en ont été tirées ont fait le tour du globe.

Le hic, c'est que Tokyo est parvenue au fil des années à maintenir les «petits cétacés» à l'écart des règles de la Commission baleinière internationale, l'unique organisation où se décide le sort de ces animaux. Déjà, on sait que le pays contourne l'interdiction de chasse commerciale en prétendant tuer des rorquals sous des prétextes scientifiques. Il achète même les votes des pays pauvres. Fait à noter, le Canada ne fait pas partie de la Commission. Il faut croire que le sort des cétacés le préoccupe peu.

Dans le cas des dauphins, le Japon utilise l'argument fallacieux de la chasse «traditionnelle» pour justifier cette destruction. Si cette chasse est si symbolique, alors pourquoi tenter par tous les moyens de la cacher. Aux pêcheurs locaux, le gouvernement affirme que les dauphins — toutes espèces confondues — mangent trop de poissons et ruinent ainsi l'industrie de la pêche. La science, la vraie, soutient plutôt que c'est la surpêche mondiale qui décime les stocks, au point où la vaste majorité des espèces ne seront plus exploitables d'ici 2050. Qui plus est, les dauphins qui finissent sur les tablettes des supermarchés ou dans les cafétérias des écoles sont fortement intoxiqués au mercure, puisque ces animaux se retrouvent au sommet de la chaîne alimentaire. Mais cette information n'est pas connue des consommateurs.

Bref, The Cove est un document plus que nécessaire, quoique parfois difficile à supporter. Parce que si l'être humain souhaite démon-trer qu'il est autre chose que le fossoyeur de toute forme de vie sur terre, il devra bien apprendre un jour à vivre autrement qu'en l'anéantissant.