Télévision à la une - Génération paradoxe

Au cours des années 1990, on a fait grand cas de la génération X. Films de fiction, documentaires et reportages se sont penchés sur le sort de ceux qui, observait-on, peinaient à se faire une place parmi les envahissants baby-boomers, progéniture nombreuse de la génération silencieuse.

Le temps passe, de nouvelles étiquettes apparaissent, mais le besoin de comprendre les actants sociologiques du moment, heureusement, demeure. La série documentaire Y mode d'emploi, on l'aura compris par son titre, se propose de brosser le portrait de la marmaille des boomers, qui tend ces années-ci à changer la face de la société, majorité de l'âge et force du nombre aidant.

Y mode d'emploi, une idée de la documentariste Louise Lemelin (Que se passe-t-il avec nos garçons?), a été scénarisé et réalisé par Eza Paventi, membre fondatrice de Kino, et se décline en trois épisodes distincts. Bien que chacun aborde plus spécifiquement un thème, on observe une tendance au chevauchement. Jalonnent les séquences filmées auprès de six jeunes adultes les explications et précisions de plusieurs chercheurs et professionnels, dont la psychologue organisationnelle Julie Carignan et le sociologue Jacques Hamel.

Le travail

Au boulot, les Y! ouvre le bal le 26 octobre. Après un générique pop joliment troussé, la réalisatrice explique, en voix hors champ et en s'incluant dans le lot, qui sont les Y et quel est le but de l'exercice. Ainsi, le spectateur apprendra à connaître Julie, chargée de projets, Jean-Sébastien, technicien en laboratoire, Alexandre, préposé au soutien technique en télécommunication, Joffrey, contremaître à la Société de transport de Montréal, Jasmine, mannequin philanthrope, et, enfin, Sovi, entrepreneur.

C'est donc par leurs occupations professionnelles respectives que l'on se familiarise d'abord avec tout ce beau monde. Du coup, on constate que Y mode d'emploi s'est intéressé uniquement à des jeunes habitant Montréal, hétérosexuels, plutôt dans la vingtaine que dans la trentaine, et blancs, à l'exception de Sovi, dont les parents sont d'origine japonaise.

Certes, en cours de route, la moitié des participants rendront visite à leurs familles, qui vivent en dehors des grands centres, mais le regard privilégié s'avère résolument urbain. Cela n'est ni bon ni mauvais, mais contribue à instaurer assez rapidement une distance critique quant à l'universalité des hypothèses et constats avancés. Au final, les participants, aux tempéraments et aux bagouts contrastés, emportent toutefois l'adhésion. Le pari humanitaire de Jasmine, fondatrice de Maât, un organisme venant en aide aux mères défavorisées, force le respect.

Le cocon

Les amis, les amours, la famille, diffusé le 2 novembre, rehausse d'un cran le niveau d'intérêt. On en apprend beaucoup plus sur les six larrons, croqués cette fois dans leur quoti-dien. Ils devisent sur leurs amis, leurs amours et leurs familles, bien sûr, mais, ce faisant, ils révèlent surtout beaucoup de choses sur eux-mêmes. Le rapport au couple est disséqué, et celui à la pornographie, essentiellement virtuelle, pareillement. Le pragmatisme semble prévaloir dans le rapport amoureux. Bref, la matière mise à l'examen ne manque pas de piquant et l'attitude est à l'avenant.

Aspirations et contradictions

Les rêves et les valeurs conclut la série le 7 novembre. Épisode le plus réussi, le plus révélateur et le mieux circonscrit, ce troisième volet aborde de front les nombreux paradoxes qu'entretient la génération Y. Altermondialistes engagés localement mais peu intéressés par les questions nationales, chantres des valeurs environnementales embourbés dans la surconsommation, fervents usagers du village global, mais pourtant prompts à l'individualisme: les dichotomies entre le discours et l'action abondent.

Essai sociologique valable et fourmillant d'informations intéressantes, Y mode d'emploi se voit desservi par une structure un peu brouillonne et une tendance à l'autoflagornerie. On ne peut, en outre, s'empêcher de relever certaines fautes de goût, par exemple lors de la visite des locaux de l'employeur d'Alexandre. Pendant une longue minute, on flirte dangereusement avec le publireportage destiné au recrutement. Autre point d'achoppement, le désir de la réalisatrice de se mettre en scène dans de petites vignettes mignonnes (prenant la pose à l'ordinateur, au marché avec le copain, essayant des robes, etc.) dont l'aspect fabriqué jure avec la belle spontanéité observée ailleurs.

Cela dit, Y mode d'emploi vaut vraiment le coup d'oeil, ses vertus surpassant ses carences. Car à l'instar de la génération Y, cette série documentaire aligne paradoxalement les qualités de ses défauts: un dynamisme, un allant et une absence de filtre bienvenus, au premier chef. La réalisation d'Eza Paventi est en outre bien conçue, très mobile et attentive aux confidences des participants. C'est au montage qu'on aurait gagné à mieux compartimenter les thèmes abordés. Au rayon des «plus», toujours, Julie, Jean-Sébastien, Alexandre, Joffrey, Jasmine et Sovi s'ouvrent avec une candeur désarmante et mettent volontiers en relief leurs propres contradictions. Ils n'en sont que plus sympathiques.

Y mode d'emploi
Canal Vie, les mardi 26 octobre et 2 novembre, et dimanche 7 novembre à 20h.