Télévision à la une - Antihéros national

Alain Lefèvre
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Alain Lefèvre

Radio-Canada présente lundi soir «Alain Lefèvre signe André Mathieu», un documentaire amorçant idéalement le «mois Mathieu». Ainsi, deux jours après la diffusion de ce documentaire — dont le contenu est meilleur que le titre — paraîtra, chez Québec Amérique, la biographie écrite par Georges Nicholson.

La semaine suivante, Alain Lefèvre sera à Shanghai pour jouer le 4e Concerto pour piano dans le cadre de l'Exposition universelle. À peu près au même moment, et au même endroit (!), la productrice Denise Robert et le réalisateur Luc Dionne présenteront en avant-première le long métrage L'Enfant prodige, avec Patrick Drolet, Marc Labrèche, Macha Grenon, Karine Vanasse, Guillaume Lebon et Lothaire Bluteau. L'équipe du film va-t-elle y chercher la caution d'un édile culturel chinois bien intentionné qui croira nous faire plaisir en nous assurant qu'il n'y a en Chine pas même 1000 jeunes compositeurs capables d'écrire aussi belle musique? Cela aura valu le voyage... Pauvre petit père: le «romantisme moderne» de Mathieu est unique.

Chez nous, le film sur notre compositeur sortira en salle le 28 mai et Analekta en a déjà publié la bande sonore. Enfin, le 10 mai, Radio-Canada diffusera la captation du 4e Concerto d'André Mathieu interprété par Alain Lefèvre et Kent Nagano le 27 avril à la salle Wilfrid-Pelletier.

Le bon génie

Quelle ironie: André Mathieu triomphant à la salle Wilfrid-Pelletier, du nom de l'un de ceux qui, selon ce que laisse entendre le documentaire, ont enfoncé André Mathieu, en représailles à un litige avec son père, Rodolphe Mathieu, sur le développement du «Mozart québécois». On attend beaucoup du livre de Georges Nicholson pour nous éclairer définitivement, et davantage qu'au détour d'une séquence, sur ce chapitre peu glorieux de notre histoire musicale.

Sa renaissance et sa nouvelle reconnaissance, André Mathieu les doit en premier à un homme, Alain Lefèvre. Aussi était-il légitime de les unir dans un documentaire, même si ce documentaire a, dans les faits, pour unique sujet le compositeur mort en 1968.

Lefèvre — qu'on annonce aussi à Tout le monde en parle dimanche — a été le catalyseur de cette renaissance en attirant l'attention sur la valeur patrimoniale de cet antihéros national, trop précoce, trop doué, qui a fini par dissoudre son génie dans l'alcool et l'indifférence.

L'enthousiasme d'Alain Lefèvre a rallié autour de son panache un éditeur de disques, les médias, un compositeur orchestrant et éditant des partitions et même les anciennes amours du compositeur, qui sont venues lui porter leurs reliques sacrées. Il a fait de la biographie d'un musicien un objet littéraire attendu et a encouragé la production d'un long métrage! Ah, si seulement André Mathieu avait croisé un bon génie de cette espèce quand il en était encore temps, lui dont la carrière s'arrêta (ou presque) à l'âge de 25 ans.

Comme le dit le grand musicologue Gilles Cantagrel: «On naît compositeur, mais, ensuite, il faut apprendre et cela demande énormément de travail.» Mathieu n'a pas appris, pas travaillé. La faute à qui? À «pas-de-chance» (l'irruption de la Seconde Guerre mondiale), seulement? Là aussi on attend du livre de Georges Nicholson des réponses qu'un documentaire de 52 minutes ne peut nous donner.

Le film de Manon Brisebois possède comme accroche musicale la création du 4e Concerto d'André Mathieu, à Tucson en Arizona, puis à Paris au théâtre des Champs-Élysées. Une oeuvre dont la destinée rocambolesque fut jadis racontée dans ces colonnes: une ancienne amie de coeur de Mathieu a remis des disques à Lefèvre après un concert en 2005, documents à partir desquels Gilles Bellemare a reconstitué une partition.

Si ces 52 minutes, remarquablement cons-truites et montées, ont un défaut, c'est sans doute celui de ne pas éclairer suffisamment l'apport du chef, compositeur et arrangeur Gilles Bellemare. Après tout, c'est cet homme de l'ombre qui a agencé et orchestré l'irrésistible flot romantique du génie mélodique de Mathieu. Il lui a donné l'enveloppe charnelle de ce que nous entendons aujourd'hui.

Et ce que nous entendons bouillonne dans nos veines. Comme le dit Alain Lefèvre, la musique de Mathieu «vient chercher toutes les fibres de ce que nous sommes». Et George Hanson, chef de la création mondiale du 4e Concerto, d'exhorter les spectateurs: «Écoutez vos sentiments, fiez-vous à vos impressions. C'est aussi extraordinaire que vous le pensez!»

Si c'est un Américain qui le dit...

Alain Lefèvre signe André Mathieu - Radio Canada, lundi 3 mai à 21h.

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