Décès d'une pionnière

Photographie de Micheline Legendre prise en 1977
Photo: Radio-Canada Photographie de Micheline Legendre prise en 1977

Elle laisse dans le deuil quelque 800 marionnettes à fils, dont celles de Tintin et des personnages de Fanfreluche et du Pirate Maboule reconstitués dans l'émission jeunesse La Boîte à surprise de Radio-Canada (SRC). Micheline Legendre, pionnière de l'art de la marionnette au Québec, est décédée le 5 janvier dernier à l'âge de 86 ans.

Certains ont connu ses marionnettes au petit écran, puisqu'elles sont apparues dans quelque 400 épisodes d'émissions jeunesse de la SRC. Mais la dame menait aussi, d'une main de fer au doigté de fée, sa propre compagnie, Les marionnettes de Montréal, dont les 1170 créatures à longs fils ont donné plus de 16 000 représentations théâtrales dans la métropole et ailleurs.

«C'était une femme de caractère», confie André Laliberté, directeur artistique du Théâtre de l'oeil, qui a travaillé avec elle pendant 10 ans dès l'âge de 14 ans. «Il en fallait pour faire ce qu'elle a fait à son époque. Elle a défoncé beaucoup de portes.»

M. Laliberté maniait le capitaine Haddock dans la série de Tintin qui a tenu l'affiche au théâtre du Jardin des Merveilles (parc La Fontaine) pendant plusieurs années. Mme Legendre avait obtenu d'Hergé les droits exclusifs de reproduire les personnages de la célèbre bande dessinée.

«Elle a eu une importance capitale pour les marionnettistes du Québec; elle a formé les Pierre Régimbald et Nicole Lapointe», note Blaise Gagnon, directeur général du festival Manigances, en notant que ses oeuvres composaient le tiers d'une exposition récemment consacrée à l'histoire de la marionnette au Québec, dans le cadre du Festival Titirijai de Tolosa, en Espagne.

Micheline Legendre s'est initiée à cet art auprès d'Albert Wolff au Collège Jésus-Marie. Ce dernier lui a légué l'équipement lui permettant de fonder sa troupe en 1948. Elle peaufine sa formation auprès des maîtres européens, dont Jacques Chesnais. À son retour d'Europe, elle signe le premier d'une série de films pour l'Office national du film, dont l'adaptation du conte de Marguerite Yourcenar,

Comment Wang-Fô fut sauvé.

Active à plus d'un titre, elle a cofondé la revue Cité libre avec son ami Pierre Elliott Trudeau, présidé la Conférence canadienne des arts en 1978 et 1979, siégé au conseil d'administration du Conseil des arts de Montréal pendant plusieurs années et publié l'ouvrage Marionnette, art et tradition en 1986. Son rôle de pédagogue a permis de transmettre à la génération suivante la technique complexe de la marionnette à (longs) fils.

Legs recherche musée

Quelque 800 marionnettes, 1500 costumes et 85 décors dorment dans un entrepôt et dans le garage de Mme Legendre, nous apprend M. Gagnon. Quelques mois avant de mourir, l'artiste multipliait encore les démarches, amorcées il y a 20 ans, pour leur trouver une vitrine.

«Ça met en lumière l'absence criante d'une bibliothèque-musée des arts vivants», regrette Alain Grégoire, qui souhaite un «réveil collectif» sur la question. «C'est un manque au Québec parce que les artefacts des arts de la scène ne sont pas mis en valeur et disparaissent parce que les compagnies n'ont pas les moyens de les garder.»

«C'est sûr que l'oeuvre ne restera pas dans un garage», promet la nièce de l'artiste, Brigitte Achard.