L'entrevue - La télé réalité

Richard Blaimert, auteur du téléroman Le Monde de Charlotte.
Photo: Jacques Grenier Richard Blaimert, auteur du téléroman Le Monde de Charlotte.

Écrire pour les cotes d'écoute, ce n'est pas pour lui. Auteur du téléroman Le Monde de Charlotte, Richard Blaimert compose pour la télévision dans le but de brasser la cage. «Je me suis donné le mandat d'utiliser ma demi-heure par semaine pour autre chose que des futilités. Tant qu'à divertir, faisons-le bien.» Voici l'un des rares témoignages de ce créateur pour qui audace est le maître mot.

Un homme sans visage. Ou presque. Mais contrairement à Réjean Ducharme en littérature ou à Edgar Bori en musique, cet anonymat est involontaire. Richard Blaimert, auteur du téléroman Le Monde de Charlotte, ne se cache pas. Il n'a pas le tempérament bouillant de Fabienne Larouche (Virginie, Fortier), les coups de gueule de Réjean Tremblay (Lance et compte) ou le succès instantané de Stéphane Bourguignon (La Vie la vie).

Même à la clôture du gala des prix Gémeaux, où son émission a obtenu cinq statuettes cet automne, dont celle du meilleur texte, aucune caméra ne s'est braquée sur lui. Il est ainsi devenu l'un des plus célèbres inconnus de l'univers télévisuel québécois.

«J'ai ma part de responsabilité là-dedans», reconnaît Blaimert, qui n'a pas sollicité d'entrevues depuis deux ans. Mais c'est bien malgré lui, s'empresse-t-il d'ajouter, les médias n'étant pas attirés par l'homme derrière l'oeuvre. «C'est plate à dire, mais les gens sont intéressés par ceux qui ont beaucoup de succès. C'est une loi universelle. Comme je n'ai jamais enflammé les ondes comme La Vie la vie a pu le faire, je suis passé un peu inaperçu.»

Cette absence de gloire ne suscite en lui aucune amertume. Avec le recul, il estime que l'anonymat lui a probablement permis de se rendre où il est aujourd'hui.

Durant huit ans, il se fait les dents sur des textes de Watatatow, avec d'autres novices comme lui. Suivent des projets à droite et à gauche, notamment en littérature, où il publie deux romans: La Liberté des loups et La Naissance de Marilou, des livres destinés aux mères et à leurs filles. Il signe ensuite les scénarios de la dernière année de la télésérie Diva, encore comme coauteur.

«Ça m'a permis d'apprendre mon métier sans faire trop de faux pas, soutient-il. Parce que piloter un téléroman est un gros défi. Quand tu te retrouves auteur principal avec un show en soirée à Radio-Canada, faut pas que tu te pètes la gueule! C'est une chance unique qui peut ne jamais se représenter. Il faut livrer la marchandise.»

La petite fille de 10 ans, Charlotte, semble séduire le public avec des cotes d'écoute qui dépassent régulièrement le demi-million de téléspectateurs. Entourée de son frère et de ses deux parents, la vie familiale est vue sous l'angle de cette jeune demoiselle.

Charlotte, qui consulte régulièrement une psychologue même si elle va bien, représente l'épine dorsale de l'émission. Assez inusité. «Une fille qui va voir une psychologue quand elle n'a rien, déjà, bien des gens trouvent ça étrange. Moi, je crois que la thérapie peut apporter de belles choses.»

Dans cette vie de famille unie, il ne faut pas croire que l'auteur veut nier la réalité. «La voisine de la famille Ducharme-Langevin est "monoparentale" et un peu bizarre, dit-il. Autour des personnages principaux, on retrouve la société d'aujourd'hui. Faire différent ne voulait pas dire montrer des familles séparées.»

L'audace

Désormais seul derrière ses personnages, Blaimert n'a pas l'intention de faire un téléroman sans saveur. «J'ai accepté à la condition d'avoir carte blanche, raconte-t-il. D'accord pour parler de la famille, mais je voulais faire quelque chose de moderne et brasser les affaires.» Il désire aborder des idées sensibles souvent éludées dans les émissions familiales. Au menu: perte d'érection chez le père, menstruations de Charlotte, pornographie, masturbation, questionnement sur le vieillissement...

Les personnages du Monde de Charlotte sont constamment secoués par des faits de société qui chambardent le quotidien. Avec des thèmes aussi forts, certains épisodes font parfois beaucoup de bruit. «Je sais que des parents interdisent à leurs enfants de regarder la diffusion, s'attriste-t-il. Pourtant, je traite ces sujets avec respect. Mais je ne fais pas une émission seulement pour plaire au public.»

Il est particulièrement heureux lorsque des amis lui disent: «Tu m'as fait travailler avec ton épisode d'hier, j'ai dû expliquer ça à mes enfants.» «J'écris pour faire avancer des choses, explique l'auteur de 37 ans. Je veux susciter des discussions que des familles n'auraient peut-être pas eues si Le Monde de Charlotte n'avait pas existé.» Il faut faire confiance aux jeunes, pense-t-il. «Les enfants sont souvent prêts à aborder des sujets délicats. Ce sont les parents qui sont heurtés. Il faut oublier nos peurs. On a tous eu 10 ou 12 ans et les centaines d'interrogations qui viennent avec cet âge. L'une de nos responsabilités, quand on est parent, c'est de répondre aux questions.»

Les acteurs qui donnent vie aux textes de Richard Blaimert se réjouissent de son culot. Marie-Thérèse Fortin, gagnante de deux Gémeaux pour le rôle de Françoise dans Le Monde de Charlotte, affirme dans plusieurs entrevues qu'elle «aime les textes audacieux de Richard Blaimert». C'est d'ailleurs pour cette raison que le producteur du téléroman, Jocelyn Deschaînes, lui a fait signe. «Je cherchais un auteur avec une vision, dit le producteur des succès comme Deux Frères, Tabou et Rumeurs. Quand je lui ai demandé un test pour Le Monde de Charlotte, j'ai trouvé que le point de vue d'une petite fille était audacieux. Il a quelque chose à dire et il regarde la vie sans inhibition. Les adultes sont souvent pleins de pudeur. Richard parle des vraies choses.»

Audacieux? Il connaît sa réputation et il est prêt à vivre avec l'étiquette. «Depuis ma jeunesse, je sens que je suis différent. Je ne rentre pas dans les carreaux. Je n'ai jamais fini mes études, je ne me sentais pas à ma place. J'avais envie de me questionner. De comprendre pourquoi les choses sont ainsi faites. Et je pense que l'audace est une façon d'y répondre.»

Même s'il s'est donné «le mandat d'utiliser sa demi-heure d'antenne chaque semaine pour autre chose que des futilités», le téléroman reste un divertissement. «Je voulais qu'il y ait de la substance dans mes émissions, mais je ne donne pas un cours sur le sens de la vie. Je veux que les gens s'amusent en regardant Le Monde de Charlotte. Mon but est aussi de raconter une bonne histoire.»

Peur de l'écriture

Aujourd'hui, Richard Blaimert accumule les succès et les compliments. Un diffuseur satisfait qui met sur les rails une quatrième année du téléroman, un Gémeaux pour ses qualités d'auteur en poche... et dire qu'à l'adolescence, il avait peur de l'écriture! «Je pensais ne jamais pouvoir maîtriser la langue, alors je voulais être acteur. Je croyais que c'était plus simple.»

Six ans de théâtre et de téléromans, jouant sur scène avec Janine Sutto et au petit écran dans Paul, Marie et les enfants, lui ont fait comprendre qu'il avait l'âme d'un artiste mais pas celle d'un comédien. «Je n'avais pas le feu sacré, dit-il. Répéter m'ennuyait et après trois représentations, j'étais tanné. Ma passion, je l'ai trouvée devant mon ordinateur.» Il avait alors 22 ans et l'assurance qu'il serait auteur.

Mais de cette période, il lui reste un héritage durable: son nom. C'est en foulant les planches et en écumant les studios qu'il est passé de Richard Tremblay à Richard Blaimert! «Quand j'étais acteur, il y avait trois Richard Tremblay à l'Union des artistes. Dans ce cas, l'Union nous demande de modifier quelque chose dans notre nom pour éviter la confusion. J'ai bien essayé d'ajouter une lettre entre mon prénom et mon nom, mais je n'aimais pas ça. Avec ma cousine, on a changé le "y" pour un "i" et déplacé les lettres de Tremblay pour former Blaimert. Après 20 ans, je ne me reconnaîtrais même plus si on m'appelait par mon ancien nom!»

Hors norme. Jusque dans l'identité.