Danse - Seule avec Joan Baez

Phare dans le monde de la danse contemporaine, monument des arts de la scène en Belgique, Anne Teresa De Keersmaeker vient danser pour nous en toute intimité. Once fait irruption dans le parcours de la chorégraphe vingt ans après Violon Phase, seul autre solo qu'elle a créé sur mesure pour elle-même. Montréal l'accueille trois ans après sa création.

Le long nom de la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker résonne aussi sous un autre vocable plus court mais tout aussi chantant: Rosas, la compagnie qu'elle a fondée en 1982, résidente du Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, et qui parcourt le monde depuis, en s'arrêtant notamment plusieurs fois à Montréal dans le cadre du FIND. De ses quelques visites, on retient surtout son travail des grands ensembles, sa verve chorégraphique qui donne lieu à une danse fougueuse, aérienne, épurée et intrinsèquement liée à la musique qui la porte — celle de Steve Reich, de Béla Bartók, de Györgi Ligeti ou de la formation jazz Aka Moon.

Pourtant, la chorégraphe et directrice artistique a aussi développé un créneau de pièces de moindre ampleur, plus dépouillées, comme Small Hands. «Once s'inscrit dans cette veine», précise-t-elle dans un entretien téléphonique au Devoir. Mais ce solo, présenté en 2002 dans le cadre des festivités entourant le 20e anniversaire de la compagnie, répond surtout à un appel du coeur et du corps. «La danse me manquait beaucoup, confie-t-elle de sa petite voix légèrement teintée d'un accent néerlandais. Je voulais créer un espace où je puisse danser moi-même.»

Cette exigence s'est doublée d'une quête très personnelle, car Once est né du souvenir indélébile de la musique de Joan Baez, plus précisément de l'album Joan Baez in Concert, Part 2, l'un des seuls disques figurant à la discothèque familiale.

«C'est un disque qui fait partie de mon enfance, raconte-t-elle. Ma mère l'a reçu à la naissance de ma soeur. Je l'avais oublié et je l'ai redécouvert. C'est un très beau disque, d'une grande économie — sa voix et une guitare acoustique —, plein de grandes et de petites histoires.»

Sa soeur lui a offert l'album réédité pour ses 40 ans. En retrouvant la musique et la voix berçantes de cette chanteuse folk engagée des années 60 et ses paroles imprégnées du message pacifiste qu'elle souhaitait livrer, la chorégraphe a non seulement renoué avec son passé personnel mais aussi avec une époque qui fait écho à certaines détresses du monde actuel.

À la jonction du public et de l'intime

«Ça parle de choses qui sont aujourd'hui plus valables que jamais», note-t-elle. L'album a vu le jour en 1963, en pleine guerre du Vietnam et à l'heure de l'affirmation des droits civiques de la communauté afro-américaine aux États-Unis. L'une des pièces du disque, We Shall Overcome, est d'ailleurs devenue le symbole de cette dernière lutte.

«C'étaient les années utopistes, commente-t-elle dans un texte accompagnant le dossier de presse. Joan Baez a répandu une croyance profonde en le changement social. Elle s'est battue pour la dignité humaine, pour un bien-être dénué de matérialisme, le mot "ensemble" [together] devait signifier quelque chose, sa force faisait en sorte que tout semblait possible. Aujourd'hui la société s'est tellement atomisée, les problèmes sont si complexes qu'on ne sait plus où ni par quoi commencer, ce qui nous envahit parfois d'un tel sentiment de faiblesse!»

Once se situe donc à la jonction des sphères publique et intime, du passé et du présent. Une femme seule avec sa danse rencontre une autre femme seule avec sa guitare. Deux solitudes traversées par les préoccupations sociales de leur temps. La danse de la chorégraphe tantôt dialogue avec la musique de l'album, tantôt réagit à elle ou l'accompagne simplement. La musique joue en entier sans interruption pendant le spectacle.

L'oeuvre s'inscrit aussi dans la veine plus théâtrale de son répertoire, intérêt qui surgit très tôt dans son parcours artistique mais qui s'est approfondi depuis 1999. Des collaborations avec les acteurs de la compagnie de théâtre Stan ont donné lieu à Quartett, à I Said I et à In Real Time.

«Je veux ici découvrir les gestes qui sont suggérés par le mot dit et qui, inversement, nie le texte et donne vie au mouvement», dit-elle encore à propos des liens entre les chansons de Joan Baez et la danse de Once.

Ancienne élève de Maurice Béjart et de sa fameuse école Mudra à Bruxelles, Anne Teresa De Keersmaeker n'a gardé du maître que la vision de grandeur, si on en juge par la mission artistique dont elle allait s'investir: développer un répertoire axé sur l'intensification des liens entre danse et musique, et fonder une nouvelle école de danse en Belgique. Vingt ans plus tard, sa mission s'est accomplie. Son répertoire a posé les jalons de la nouvelle danse, à la fois dégagée de l'emprise des formes classiques tout en étant solidement ancrée dans son vocabulaire et sa rigueur. Ouverte en 1995, l'école P.A.R.T.S. (Performing Arts Research and Training Studios) est rapidement devenue une institution dont l'excellence est reconnue dans le monde entier.

Comme le titre du spectacle l'indique, la présentation de Once à Montréal promet donc un moment privilégié, une rencontre inédite avec une artiste d'exception.

Collaboratrice du Devoir