Danse - La vie devant soi

Un ange est passé hier. Un pur moment de grâce comme seule la danse sait en produire. Trois Générations opère ni plus ni moins la genèse de la vie humaine dans toute sa force et sa fragilité. C'est une ode à l'existence autant qu'une jolie démonstration du pouvoir d'évocation de la danse contemporaine.

Entendez bien: la pièce du Groupe Émile-Dubois, la compagnie du Français Jean-Claude Gallotta, ne compte aucun décor flamboyant, aucun effet technique explosif. Au contraire, la pièce se réduit à l'essentiel: les corps, l'espace, le temps, un peu de musique, quelques images et si peu de mots.

Trois groupes d'interprètes d'âges différents — des enfants de huit-douze ans, les danseurs professionnels de la troupe et d'anciens danseurs qui frôlent la cinquantaine — interprètent successivement la même chorégraphie sur une scène totalement dépouillée, neutre comme les costumes, et éclairée sobrement. Seuls des extraits judicieusement choisis du film Miracle à Milan (1951) de Vittorio de Sica introduisent chaque danse, ponctuée aussi de quelques phrases éloquentes qui évoquent le temps, la mémoire.

À la parfaite simplicité de la proposition scénique répond pourtant une oeuvre chargée d'humanité, belle, ludique, touchante, parfois drôle, tantôt légère, tantôt troublante. Chaque génération a son énergie, son bagage existentiel, ses espoirs ou ses attentes, son intensité propre. Si bien qu'on a véritablement l'impression de voir passer la vie devant soi. La danse belle de candeur et de naturel, puise d'ailleurs ses mouvements dans le quotidien de nos existences.

Les jeunes, si petits dans l'immensité de la scène, sont étonnants d'agilité et de fantaisie ludique. Ils jouent la danse, leur souci de bien faire n'allant jamais au-delà du plaisir éprouvé à le faire. En voix off, les questions se bousculent: «Comment elle s'appelait? Pourquoi c'était si important? Qu'est-ce qu'il y a de si grave à oublier?»

Quand les adultes entrent en scène à leur tour, on saisit d'emblée le poids de la maturité, on sent le temps qui a fait son oeuvre. En quête d'absolu, plein d'espoir et d'avidité de vivre, de comprendre, de rêver, les danseurs habitent davantage leurs mouvements qui se chargent de détails, de nuances, de gravité et de sens, sans rien enlever aux jeunes qui les ont précédés ou à ceux qui les suivront. Les phrases ici sont révélatrices. «Je ne sais pas s'il existe. J'irai le chercher. Je remuerai le temps. Il existera c'est sûr.»

Les anciens suivent quant à eux leur propre rythme, se foutent bien des règles — c'est si futile! —, marchant alors que les autres couraient, s'accompagnant du regard. Leurs gestes généralement plus lents se remplissent de sollicitude. La finale réunit tous ces êtres petits et grands, jeunes et vieux, blonds et noirs, qui se regardent en marchant lentement, dans une scène profondément émouvante.

Mais à quoi bon tous ces mots quand l'essentiel se trouve ailleurs, ainsi qu'une voix le résume au cours du spectacle. «Comment ça peut se raconter? Il était une fois nous. C'est tout. On ne peut pas en dire plus, ce serait du bavardage (...) Deux vivants qui sculptent les jours.»

Collaboratrice du Devoir