L'insoutenable fugacité de la danse

Source Guy Delahaye 
Trois groupes d’interprètes exécutent successivement la même chorégraphie, sous le même éclairage.
Photo: Source Guy Delahaye Trois groupes d’interprètes exécutent successivement la même chorégraphie, sous le même éclairage.

Un geste se charge-t-il du même sens lorsqu'il est interprété par des personnes différentes, à des âges distincts? Y a-t-il une substance propre au mouvement, en dehors du corps qui le porte? Y a-t-il un âge pour danser? Ces questions ont guidé la création de Trois générations, du chorégraphe français Jean-Claude Gallotta, du Groupe Émile-Dubois.

C'est lui qui avait séduit le public montréalais dans les années 80, notamment avec Mamame, sacré Prix du public de l'édition 1987 du Festival international de nouvelle danse. Fort de ce souvenir indélébile — Mamame Montréal avait créé un précédent, perpétué dans d'autres villes par la suite — le chorégraphe revient dans la métropole québécoise cette semaine, à l'invitation de Danse Danse, avec une nouvelle pièce au procédé aussi désarmant de simplicité que révélateur de l'essence même du geste dansé.

Trois groupes d'interprètes — huit sont âgés de 8 à 12 ans, huit autres touchant la soixantaine et huit danseurs professionnels de la compagnie — exécutent successivement la même chorégraphie, sous le même éclairage, chaque fois précédée d'un court extrait du film Miracolo a Milano, de Vittorio de Sica. Le spectateur assiste ainsi à trois temps de la danse — et de la vie.

Car, à l'instar de la vie qui bien souvent nous échappe, la danse est de nature essentiellement éphémère. Elle vit le temps de sa mise en scène. «C'est pas dans les moeurs de revoir plusieurs fois la même danse, contrairement à la musique, par exemple, alors je me disais que ce serait intéressant de voir comment une écriture [chorégraphique] rentre dans le spectateur qui la voit trois fois», confie le chorégraphe en entrevue au Devoir.

La pièce s'annonce comme un concentré pur jus du travail de Gallotta, qui aime toucher l'humain derrière la technique et pour qui il n'y a pas d'âge pour danser. En ce sens, Trois générations partage l'esprit de Mamame, selon le chorégraphe. «On a retrouvé cette origine simple, le dépouillement des scènes, le fait de montrer les gens dans leur naturel», explique-t-il.

Il reconnaît toutefois que son dernier opus, moins ludique et moins fou, est bâti sur un concept autrement rigoureux, comme s'il s'agissait d'une démonstration ou d'un exercice de style. «C'est une sorte de théorème, admet-il. Moi qui mélange souvent les générations, là il s'agissait vraiment de définir trois générations bien séparées.» La structure de l'oeuvre est apparue en songe au chorégraphe et, chose inhabituelle, a dicté le contenu de la création.

«Le propos épouse la structure; on raconte comment le geste voyage d'un corps à l'autre, d'un âge à l'autre», commente Claude-Henri Buffard, qui a collaboré au processus de création à titre de dramaturge — l'alter ego de Gallotta.

Mais l'essence de l'oeuvre se trouve évidemment ailleurs que dans la méthode. «Au départ, je croyais que ça allait ennuyer tout le monde, mais je m'aperçois que ça touche les gens, rapporte Jean-Claude Gallotta. Le fait de voir les trois [âges] à la suite, ça crée comme un suspense de la vie, dont on ne se rend pas compte sur papier mais qu'on ressent bien sur le plateau.»

Derrière l'apparente démonstration technique se profile aussi un enjeu plus fondamental. «Il y a aussi un acte politique pour dire ce qu'on est au fond, philosophe M. Gallotta. Peut-on être trop jeune ou trop vieux pour travailler, pour fonder une famille, pour être plus libre? Et pour danser aussi...»

La concrétisation de cette proposition au premier abord toute simple a aussi surpris les créateurs du spectacle. «Au résultat final, ce n'était pas ce qu'on pensait», raconte le dramaturge, qui s'attendait avec le chorégraphe à des mouvements gauches, inachevés, édulcorés de la part des jeunes. Or la naïveté anticipée a plutôt cédé la place à une danse assurée et entière, qui se vaut en elle-même. On craignait aussi qu'apparaisse un écart marqué entre les adultes professionnels du GED et les plus âgés, que ceux-ci se retrouvent dévalorisés après la performance à haute voltige de ceux-là. Or ces corps des «anciens», comme l'équipe artistique se plaît à les appeler, «portent une émotion, du vécu qui compensent largement la qualité technique plus faible, fait valoir M. Buffard. Tellement que beaucoup de gens gardent surtout en mémoire cette troisième génération.»

À voir ainsi la même danse livrée trois fois, peut-on saisir une substance propre au geste en dehors du corps qui le porte? «Il y a toujours cette contradiction, de croire à la fois en quelque chose d'un peu mystique, un dépassement, et en même temps de toujours rester humble et modeste, que finalement les choses sont très simples, qu'un geste demeure un geste, qu'un autre peut le remplacer», répond le chorégraphe.

Et cette contradiction se rapproche étrangement de la vie elle-même, fugitive comme la danse, qu'on essaie de transcender tout en appréciant sa quotidienneté, son insoutenable légèreté. Ce parallèle est aussi évoqué admirablement dans un texte signé par le dramaturge et inclus dans le dossier de presse, qui résume à lui seul l'essence du spectacle.

«C'est son essence, et son charme, le geste est volatile. Répété mille fois, mille fois il s'évapore. L'original, le geste initial, celui auquel un danseur a fait fendre l'air pour la première fois, n'est pas consigné. Nulle part. Il n'existe pas. Une photo, une vidéo, une méthode de transcription ne sont que des traces. Alors la danse recommence, avec les mêmes, avec d'autres, sans qu'on sache vraiment si elle cherche à déjouer l'éphémère ou à l'entretenir. Tandis qu'elle s'obstine à tirer son apothéose de cette fragilité même, ne tente-t-elle pas, concomitamment, à corps perdu, de créer sa petite "entreprise de construction de durée"?»

Le Devoir

TROIS GÉNÉRATIONS

De Jean-Claude Gallotta, le 27 septembre au Grand Théâtre de Québec, du 29 septembre au 1er octobre au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts et le 5 octobre au Centre national des arts d'Ottawa.