Danse - Pour que la magie opère

Baie-Comeau — C'est une magnifique scène d'envol évoquée par un astucieux jeu d'ombres. Mais voilà que l'image onirique se déforme; derrière le rideau, la danseuse, en suspens entre ciel et terre, s'est écroulée par terre, rompant la magie — et le fil du spectacle... Heureusement, on est encore à 24 heures de la grande première. Ceci n'est qu'une des nombreuses séances de peaufinage du nouveau spectacle pour jeune public Chutt!, de la compagnie Bouge de là.

La scène peut sembler banale: le jeu d'essais et d'erreurs ne fait-il pas partie intrinsèque de tout processus de création? Mais elle revêt en fait un caractère exceptionnel, car elle s'inscrit dans le cadre d'une résidence, dont bénéficient encore très peu de compagnies. Normalement, les artistes travaillent dans des studios et ne retrouvent souvent les véritables conditions du spectacle (l'espace scénique, le décor, les éclairages) qu'un ou deux jours avant la première.

Réunis à Baie-Comeau pour une semaine, les danseurs de Bouge de là, après quelques ajustements de la scène d'envol problématique, retrouvent leurs collègues techniciens, la chorégraphe et la répétitrice autour d'un bon repas plutôt que de se précipiter à la répétition d'un autre spectacle (la réalité actuelle de bien des danseurs). Même le soir venu, leur noyau ne se dissout toujours pas, permettant la symbiose du groupe, essentielle à un spectacle réussi. Pour bien des artistes, la résidence devrait être la norme, alors qu'elle tient presque du rêve...

«Pour un show comme ça [assez technique à cause des jeux d'ombres], c'est nécessaire, commente l'interprète Julie Siméon, qui incarne l'un des personnages du rêve que met en scène Chutt!. Parce qu'en studio, ce ne sont pas les vraies conditions.»

«C'est une manière de roder le spectacle, affirme la codirectrice générale de Bouge de là, Ginette Ferland. Il y a un esprit d'échange parce que c'est souvent (surtout en région) la première expérience de danse pour bien du monde — les enfants, les parents, les professeurs, les diffuseurs. On fait un guide pédagogique» qui permet d'apprivoiser cette discipline encore marginale pour bien des publics.

Car la résidence ne constitue pas qu'une étape de création pour la troupe. Elle s'arrime toujours à des activités de développement de la discipline. Entre deux séances de répétition, Hélène Langevin reçoit un groupe d'élèves du secondaire qu'elle initie aux rudiments du théâtre d'ombre. La chimie opère tellement que plusieurs jeunes viendront assister à la première le soir même. «Ça engendre des déclics de voir la magie du théâtre derrière la scène», corrobore la chorégraphe.

Le rôle mésestimé des diffuseurs

Les résidences mettent aussi en relief l'importance du travail des diffuseurs (conjointement avec celui des compagnies) dans le paysage du spectacle vivant — de la danse en particulier. On parle beaucoup des créateurs et de leurs oeuvres, mais jamais des structures qui les accueillent, qui donnent à voir ces oeuvres. En région surtout, les diffuseurs apportent littéralement la culture aux gens.

«Il y a une mauvaise perception du milieu de la diffusion, déplore Denise Arsenault, directrice du Théâtre de Baie-Comeau et présidente de RIDEAU (Réseau indépendant des diffuseurs d'événements artistiques unis). On pense souvent qu'un diffuseur pluridisciplinaire ne fait pas de direction artistique.»

Or la programmation qu'elle orchestre, qui n'a rien à envier à celle des théâtres de la métropole, indique tout le contraire. Le Théâtre de Baie-Comeau, avec ses 800 places, amorce sa 14e saison. Il est occupé 285 soirs par année. «Nous sommes le seul diffuseur classé A au Québec, sur 106 évalués», déclare fièrement, mais sans une once de prétention, la dynamique directrice, qui s'apprête également à dévoiler la première politique culturelle de la Ville et qui planche sur l'établissement d'une nouvelle salle de 200 places.

À l'instar du théâtre Centennial, à Lennoxville, et de la salle Pauline-Julien, à Sainte-Geneviève, l'équipe de Baie-Comeau est devenue un acteur-clé du développement des arts vivants en région et particulièrement de la danse, qui vient en seconde place, derrière le théâtre, dans l'échelle des priorités.

Cet investissement corps et âme dans la danse dérive d'une part de la complicité entre les diffuseurs du réseau, mais surtout du programme La Danse sur les routes, lancé par le Regroupement québécois de la danse en 1997, qui fournit les moyens financiers et pédagogiques pour que la danse vive se fasse aimer hors des grands centres. Ce faisant, La Danse sur les routes a mis en place toute une infrastructure qui sert aussi aux autres disciplines.

«Les théâtres [qui adhèrent au programme] ont l'obligation d'embaucher un agent de développement, explique Paule Beaudry, directrice du programme. Les outils qu'ils viennent chercher à La Danse sur les routes (conférences, ateliers pour les jeunes), ils les transposent dans le reste de leur travail.»

Une quinzaine de diffuseurs sont inscrits. Ils doivent produire grosso modo trois spectacles de danse dans la saison, en échange de ces outils. «Le fait qu'ils soutiennent trois spectacles fait en sorte que j'en programme sept par année», indique Mme Arsenault, visiblement séduite par cette forme artistique. Elle met sur pied des résidences autant qu'elle peut le faire, mais la visite de Bouge de là n'est que la seconde pour laquelle elle reçoit un soutien financier.

«C'est vers ce genre de dynamique qu'on veut aller», indique Mme Beaudry, qui veut encourager la réciprocité que permettent les résidences. Ces dernières ont un impact «évident», selon elle, sur la vie du spectacle en découlant et constituent un excellent outil pour faire connaître la danse. Seulement, ça ne fait pas longtemps qu'il y a des programmes incitatifs et les fonds s'avèrent plutôt minces chez ceux qui existent.

Mais Mme Beaudry demeure optimiste. En plus de huit ans, La Danse sur la route a fait ses preuves, générant annuellement 320 000 $ de revenus directs pour les compagnies et soutenant plus de 350 représentations, qui ont permis d'éveiller à la danse des centaines de milliers de Québécois.