Danse - Un oiseau rare

Il s'est mis à danser à 40 ans mais il avait déjà passé toute sa vie adulte à expérimenter la danse, à l'examiner sous toutes ses coutures, ses techniques, son histoire, son esthétique. Le Flamand Alexander Baervoets débarque à Montréal avec une improvisation solo, Das Wohltemperierte Klavier, et un duo silencieux, Room 201, dans lesquels le mouvement se déploie sans fioritures, sans une seule trace de virtuosité.

Il y a déjà si peu d'historiens et de critiques de danse... Alors, qu'un de ceux-là devienne chorégraphe et danseur au moment où la plupart songent à la retraite, cela tient de l'exception... Alexander Baervoets est donc un oiseau rare. En tout cas, on ne peut le soupçonner de ne pas avoir mûrement réfléchi à la question... Il savait déjà, à 20 ans, qu'il voulait devenir chorégraphe. Il se met donc au dur apprentissage du métier de danseur mais, obnubilé par le travail de l'Américain Merce Cunningham, dont il est un adepte, il jette plutôt son dévolu sur l'histoire et la critique. Puis, un curieux mouvement le saisit: le désir de chorégraphier. "Ça s'est passé très simplement, explique Alexander Baervoets. Après un certain temps, la théorie, l'histoire, ça m'a paru un peu sec... Et puis, en étudiant l'oeuvre de Cunningham, je me suis rendu compte qu'il y avait des "trous dans sa défense", des possibilités... Le hasard qu'il utilisait dans ses créations, il ne le faisait pas intervenir sur scène, sauf une fois, mais ça ne lui avait vraiment pas plu, ni aux danseurs... Je me suis dit que je pouvais, comme Steve Paxton ou Trisha Brown, partir d'une critique sur Cunningham, utiliser la même porte... "

C'est donc l'approche de ceux qu'on appelle les postmodernes américains qui l'inspire. Il s'agit de cette joyeuse bande d'iconoclastes new-yorkais des années 60, qui a fait table rase des codes de la danse, voire de la virtuosité de Cunningham, et qui a posé de façon radicale des questions fondamentales: qu'est-ce que la danse? Qu'est-ce que le mouvement? Des questions qu'Alexander Baervoets pose à son tour. Il se définit comme un formaliste, mais critique, un formaliste qui aurait laissé pénétrer l'émotion: "Il n'y a pas de thème au départ de mes travaux. C'est plutôt une recherche de format, comment représenter les choses... Je cherche à créer de nouvelles perceptions du danseur, de la danse, du mouvement."

Dans la perspective d'une revalorisation du rôle de l'interprète, un mouvement qui traverse le milieu européen de la danse, Alexander Baervoets veut aussi redéfinir le terme "chorégraphe": "Au début, j'hésitais à me définir comme chorégraphe parce que, lorsque j'entre en studio, je n'ai que des idées vagues de format, de scénographie. Moi, ce sont les structures qui m'intéressent. J'établis un cadre, je choisis la musique, les gens, et tout se passe là. Je travaille très peu sur le matériel, donc l'interprète a un rôle très important... Moi-même, quand je me suis mis à danser, j'ai dû accepter mon propre corps, ma façon de me mouvoir. Il y a tant de techniques, maintenant, il n'y en a plus qui soit valable pour tous. Je trouve ça bizarre - et là, je critique mes collègues -, ces chorégraphes qui se voient comme l'exemple parfait de leur danse, qui font faire par leurs interprètes le même style de mouvement. Je crois que ça, c'est du passé."

D'abord, l'improvisation

Alexander Baervoets s'attache donc au processus de création plutôt qu'au produit. Pas étonnant alors qu'il privilégie l'improvisation pour laisser le corps parler dans sa spontanéité et donner à la représentation son caractère pleinement éphémère. Dans le même esprit, la musique qu'il utilise doit être interprétée en direct ou encore mixée sur scène, par un DJ ou un danseur, s'il ne peut disposer que d'une bande sonore. Quitte aussi à danser dans le silence, comme dans Room 201, pour laisser le mouvement s'écouler à sa guise dans le temps. Ce duo très sexué qui se déroule lentement sur un matelas est la seule pièce de Baervoets qui soit écrite. Au départ, ce ne devait être qu'une pièce de préparation pour un autre projet, mais il a choisi de la garder au répertoire. L'autre partie du programme, Das Wohltemperierte Klavier, consiste en une improvisation solo d'Alexander Baervoets, sur la pièce musicale de Bach du même nom, qui sera interprétée en direct au piano. Une improvisation où la seule structure est musicale: "Je n'ai vraiment aucune idée de ce que je vais faire quand j'entre en scène. Ce qui est là, c'est toute l'architecture de la musique. Comme elle est polyphonique, à chaque fois, je peux y entrer par une autre porte et la voir tout différemment. En fait, la chorégraphie est la musique. Parfois, ça ne marche pas... c'est le risque." Voilà l'aventure qu'offre au spectateur Alexander Baervoets. Il aura pris deux ans pour préparer ce solo, mais tout peut arriver le soir où on se présentera devant lui. Pourvu qu'on laisse au vestiaire ce besoin de sens qui embrume parfois l'oeil et l'esprit.